EDM bonne année 2018

‘‘Agenda africain pour la migration’’ : Un texte de trop ?

Des bonnes nouvelles, mais pas rassurantes au chapitre de la question migratoire en Afrique !  Un document intitulé ‘‘Agenda africain pour la migration’’ et élaboré par les pays africains, pourra  ‘‘instruire’’ le  processus d’élaboration du ‘‘Pacte Mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières’’. Un document  dont l’adoption est attendue à l’issue de la Conférence intergouvernementale prévue les 10 et 11 décembre 2018 au Maroc. Faut-il s’en réjouir d’une telle initiative ? Pas trop, car dans le passé,  les pays africains ont eu à prendre d’autres décisions  communes qui n’ont jusque-là pas eu à produire d’effets positifs sur la question migratoire… c’est, par ailleurs,  le contraire qui semble s’être produit  avec le flux migratoire connu ces dernières années !  

 

17 1635 migrants, partis par la mer méditerranée, ont débarqué sur les côtes européennes en 2017. Dans les mêmes eaux 3 116 autres personnes ayant échoué dans leurs aventures, ont perdu la vie toujours courant la même année. Les chiffres sont de l'Organisation internationale des migrations (OIM) faisant son bilan de l’année écoulée.  

Et, au moment où l'Organisation internationale des migrations se félicitait de ces chiffres annuels qui, dit-on, ont doublement baissé par rapport à ceux de l’année  précédente (2016), l’Union  Africaine de son côté pleurait le sort de ‘‘entre 400 000 et 700 000’’ migrants sur le sol  libyen parmi lesquels  ‘‘environ 3800’’ devaient en toute urgence  être rapatriés, tel que l’a annoncé le président de la Commission de l'Union africaine (UA), Moussa Faki Mahamat cité par l’Agence France Presse (AFP) en fin  novembre 2017.

Ces  derniers chiffres sur l’immigration clandestine sont  à féliciter au regard de la baisse du nombre de personnes ayant perdu la  vie  dans la méditerranée ou ayant débarqué sur les côtes européennes, ils (les chiffres) sont aussi inquiétants au regard du nombre de migrants annoncés bloqués sur le sol libyen. Les mêmes chiffres prouvent à suffisance  l’ampleur qu’a connue le flux migratoire ces dernières années : ‘‘Depuis 2015, plus de 6200 migrants africains ont perdu la vie en Méditerranée’’, a indiqué le roi Mohamed VI du Maroc dans son intervention lors du 30ème sommet  de l’U. A  (Union Africaine) du 22 au 29 Janvier 2018, Addis Abéba, Ethiopie. C’est sous la même tribune dans la déclaration par lui rendue publique que le Roi Mohamed VI a épluché en quelques lignes  l’‘‘Agenda africain pour la migration’’, ce document dont l’élaboration lui avait été confiée par ses 54 homologues présidents africains  lors du 28ème  sommet de l’U.A tenu en janvier 2017.

 

‘‘La création d’un Observatoire Africain de la Migration dont le travail sera basé sur le triptyque "comprendre, anticiper et agir".  Il aura pour mission de développer l’observation et l’échange d’informations entre les pays africains, afin de favoriser une gestion maîtrisée des flux migratoires. Le Maroc propose d’abriter cet Observatoire’’. Explique le roi du Maroc dans sa  déclaration aussi diffusée sur le web. Le même document, toujours selon le roi marocain, propose ‘‘la création d’un poste d’Envoyé spécial de l’UA chargé de la Migration pour coordonner les politiques de l’Union dans ce domaine’’.  De l’avis de Mohamed VI ‘‘l’Agenda africain pour la migration peut instruire le processus d’élaboration du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières’’ dont, faut-il le rappeler,  l’adoption  est attendue  à l’issue de la Conférence intergouvernementale prévue les 10 et 11 décembre 2018 au Maroc.

Si le ‘‘Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières’’, sera issu d’une réflexion commune de l’ensemble des gouvernants du monde, l’Agenda africain pour la migration’’ qui est destiné l’  « instruire » est une œuvre conçue par les 55 pays de l’union Africaine : ‘‘Il reflète une appropriation large, notamment à travers la tenue de deux réunions importantes : la Retraite Régionale du 2 novembre 2017, à Skhirate qui a réuni plus de 120 décideurs, représentants des organisations internationales, chercheurs et membres de la société civile ainsi qu’une Conférence Ministérielle organisée à Rabat, le 9 janvier 2018, à laquelle ont participé une vingtaine de Ministres, représentant les cinq sous-régions du continent, la Commission de l’UA et les Communautés Economiques Régionales’’, a aussi dit sous la tribune du 30ème sommet de l’UA le roi chérifien.  

En clair, les Etat africains, à la quête de moyens pour résorber l’immigration clandestine, viennent d’élaborer un nouveau document. Toutefois, est-ce vraiment des textes qui manquent à l’Afrique pour pouvoir résorber l’immigration clandestine ?  

‘‘Les textes sont là !’’

‘‘Ce ne sont pas les textes qui manquent aux pays africains pour s’engager contre l’immigration clandestine, mais tout le problème se trouve dans l’application de ces textes’’. C’est la conviction de M. Ousmane Diarra. Il est le président  de l’association malienne des expulsés (AME). Ce regroupement  créé en 1996 et ayant pour principal mission de défendre les droits des migrants, dit avoir a enregistré  auprès  du bureau de l’OIM à Bamako 327 maliens rapatriés de la Libye au compte du seul mois de janvier 2018.

Des textes à la disposition des pays  pour trouver des solutions à la question de la migration clandestine ? Il en existe !  ‘‘L’Union Africaine et ses politiques migratoires’’, ce document présenté par  ‘‘MITRAJECTOIRES’’ sur son site  web (http://mitrajectoires.org/fr)  fait le  résumé  de quelques  engagements politiques pris par les Etats africains sur la migration interafricaine, voire intercontinentale.

Dans le document ‘‘L’Union Africaine et ses politiques migratoires’’ tout n’y est pas et beaucoup d’autres  décisions prises par les Etats africains existent. Au nombre de ces décisions, figurent la déclaration baptisée ‘‘La position africaine commune sur la migration et le développement’’. Ce  document issu d’une réunion des experts sur la migration et le développement, tenue du  03 au 05 avril 2006 sur le sol algérien à Alger,  fait la lumière  sur les enjeux et défis de la question migratoire en Afrique et formule  des recommandations que les Etats devront  chacun mettre en œuvre pour  contrer le flux migratoire.

Parmi ces recommandations phares formulées par ‘‘La position africaine commune sur la migration et le développement’’, l’ont peut (par exemple) noter  la nécessite d’ « adopter une politique relative à la migration ».

Une politique relative à la migration ? Rares sont les pays africains qui en ont adopté plus de dix ans après la réunion d’Alger qui l’a recommandée en avril 2006. Par contre ceux qui l’ont adoptée (la politique), ont de la peine à l’exécuter ou d’en tirer profit. C’est le  cas du Nigéria qui a adopté en octobre 2014 et lancé en août 2016  sa ‘‘Politique nationale sur la migration de main-d’œuvre’’.  Nonobstant le lancement  de cette politique avec la bénédiction financière de l’OIM, le Nigéria demeure toujours au rang  des  premiers pays africains pourvoyeur de migrants : Au compte du seul mois de novembre 2017, 1 950 Nigérians avaient été rapatriés de la  Libye,  selon l'Agence nationale pour la gestion des urgences (NEMA) citée par RFI (Radio France Internationale).

Le Mali aussi a sa Politique Nationale de Migration (PONAM). Le document adopté en septembre 2014, a été lancé en mai 2015 et vise une ‘‘gestion des migrations dans le cadre des normes internationales et la volonté de mettre en lien la migration et le développement’’. Le coût d’exécution de la PONAM est évalué à120 milliards FCFA !

Soit près de 3 ans après le lancement de cette politique nationale en mai 2015  au Mali, 48 ressortissants  du même pays  périssaient  dans les eaux de la méditerranée en début janvier 2018.  C’est courant ce même mois de  janvier que 327 maliens ont été rapatriés de  la Libye.  Situation qui prouve  que la politique lancée n’arrive pas à produire les effets escomptés. Pourquoi ? Le président de l’AME pense qu’il manque de fonds et renvoie tout au système de gouvernance.

‘‘Contre l’immigration clandestine, la première solution pour les pays africains,   c’est de faire d’abord  une gestion saine de leurs ressources naturelles, qu’on arrête de les piller et qu’on arrête d’alimenter les conflits  en Afrique’’, nous indique le président de l’Association Malienne des Expulsés ! S’agissant d’une ‘’gestion saine’‘ des ressources africaines, nous  confie-t-il, Ousmane Diarra parle de la bonne  gouvernance et surtout de la lutte contre la corruption qui, dit-il, est le noyau du mal.

Vrai, soit dit en passant, la corruption est une réalité en Afrique. Selon la Secrétaire exécutive de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), Vera Songwe, sous la tribune  de la 32ème session ordinaire du Conseil exécutif de l’Union africaine en fin janvier à Addis-Abeba, ‘‘l’Afrique perd 148 milliards de dollars par an en raison de la corruption liée à diverses activités frauduleuses’’.

Et les investissements ?

Et ces nombreux fonds que l’on  a tendance à débloquer pour venir en aide à l’immigration  clandestine, n’ont-ils pas d’impact aussi ? En réponse  le président de l’AME doute de l’impact de ces fonds : ‘‘Ces  fonds sont en partie  repartis entre les agences  des mêmes pays donateurs. Vous pensez que  les 327 maliens  qui sont venus de la Libye en janvier sont venus comment ? L’OIM a loué  un vol (avion) pour aller les chercher ! D’où vient cet argent ?’‘ S’interroge-t-il.

M. Ousmane Diarra n’est pas le seul à mettre en doute l’impact des fonds débloqués par l’Union Européenne  pour soutenir la lutte contre l’immigration clandestin. Dans un rapport rendu public en novembre 2017, l’ONG ‘‘ Oxfam International’’  s’interroge aussi sur la nécessité d’un fonds mis en place par l’U.E pour la même cause : ‘‘En 2015, l’UE et ses États membres ont créé le « fonds fiduciaire d'urgence en faveur de la stabilité et de la lutte contre les causes profondes de la migration irrégulière et du phénomène des personnes déplacées en Afrique » en vue de promouvoir la stabilité et les perspectives économiques, et de renforcer la résilience. Or une analyse d’Oxfam de l’ensemble des projets approuvés au titre de cet instrument montre que la flexibilité de ce dernier présente autant de possibilités que de risques et qu’il lui manque les freins et contrepoids nécessaires pour s’assurer que les intérêts européens ne l’emportent pas sur les besoins des populations que l’aide est censée viser.’’  Peut-on lire en introduction de ce rapport qui a pour intitulé : ‘‘Une urgence pour qui ?’’

Dans ce document d’au moins 10 pages , l’ONG  ‘‘ Oxfam International’’ n’est pas clémente : ‘‘Dans l’enveloppe de 400 millions d’euros affectée à la gestion des migrations, la plupart des projets visent à restreindre et à décourager la migration irrégulière par des mesures de confinement et de contrôle des migrations (55 % du budget alloué à la gestion des migrations), à mener des actions de sensibilisation aux dangers de la migration irrégulière (4 %), ainsi qu’à mettre en œuvre des réformes stratégiques pour les retours (25 %) et à améliorer l’identification des ressortissants de pays (13 %). Seulement 3 % du budget est alloué à la mise en place de routes sûres et régulières’’.

Et d’ajouter dans le même document ‘‘Ces résultats montrent que l’approche des bailleurs de fonds européens vis-à-vis de la gestion des migrations est bien plus axée sur des objectifs de confinement et de contrôle. Cette approche est loin de l’engagement qu’ils ont pris au titre du deuxième pilier du plan d'action de la Valette de ‘‘promouvoir des canaux réguliers de migration et de mobilité au départ des pays d’Europe et d’Afrique et entre ceux-ci » ou à la cible 10.7 des Objectifs du développement durable de « Faciliter la migration et la mobilité de façon ordonnée, sans danger, régulière et responsable’’.

Pour Oxfam International,  ‘‘À défaut d’investissements suffisants consacrés à l’ouverture de canaux de mobilité plus sûrs et réguliers, tant à l’intérieur de l’Afrique qu’à destination de l’Europe, le fonds fiduciaire de l’UE pour l’Afrique échouera non seulement dans ses objectifs de développement, mais aussi dans ses objectifs stratégiques liés aux migrations. Plutôt que d’aboutir à une réduction de la migration, la restriction des migrations irrégulières aura pour simple effet de forcer les migrants à opter pour des itinéraires plus dangereux’’.

Le fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne pour l’Afrique dont l’utilisation est décriée par Oxfam,  a été lancé en novembre 2015 au sommet de la Valette sur les migrations.  Ce fonds a permis le financement de  nombreux projets de  formation en Afrique dans des pays cibles. En fin janvier 2018, le Mali a reçu 20 millions d’euros  du même fonds, soit 13 milliards FCFA, pour la mise en œuvre du projet ‘‘EJOM’’ (L’emploi  des jeunes crée des opportunités ici au Mali). Selon  un communiqué de l’agence  pour la promotion de l’emploi des jeunes (APEJ), ce projet prévoit au total la formation  de 8. 620 jeunes  dont 2400 jeunes au titre de l’année 2018. Ce, dans le domaine de  la gestion des déchets, de l’agro-alimentaire, le développement des chaines horticole  et l’artisanat utilitaire. 

Le projet  ‘‘EJOM’’ est destiné à la jeunesse des régions de  Kayes, Koulikoro,  et du district de Bamako. Et les migrants de retour sont les principales cibles. Si les autorités maliennes se félicitent  de la mise à leur disposition  de cet argent pour l’exécution de ce projet qui, dit-on, va contribuer à alléger le départ des jeunes  pour la méditerranée, de son coté, M. Ousmane Diarra, le président de l’association malienne des expulsés,  ne voit pas de  quoi s’en réjouir :  ‘‘Il ne s’agit pas de former les jeunes et les laisser dans la nature, mais de créer des emplois pour eux à travers l’installation des usines et autres’’, dit-il insistant  que la seule solution est la bonne gouvernance : ‘‘Que chaque Etat africain améliore d’abord sa qualité de gouvernance’’, dit-il.

 

Bonne gouvernance, l’exemple rwandais !

Le Rwanda, ce ‘‘petit’’ pays d’Afrique australe d’une superficie de 26 338 km2  pourrait bientôt être une nouvelle destination pour les migrants africains. En novembre dernier, le pays de Paul Kagamé s’était engagé à accueillir sur son sol 30.000 migrants alors ‘‘bloqués’’ en Libye ou à contribuer à leur rapatriement.

Cet engagement, le Rwanda l’a pris parce qu’il en a la  possibilité grâce à ses capacités économiques qu’il a conquises ces deux dernières décennies à travers un système de gouvernance bien sain.  Ce, après le génocide de 1994 qui, conte-t-on, a laissé  derrière lui un pays économiquement détruit.

Désormais au Rwanda, la lutte contre la corruption est une réalité. 198 policiers rwandais se faisait limogés en février 2017 pour faits de corruption. L’éducation y est obligatoire jusqu’à l’âge de 18 ans.   L’économie y est stable et les jeunes ne cherchent pas à tenter leurs chances ailleurs, par contre le Rwanda se dit prêt à accueillir des migrants. Un modèle pour les autres pays africains !

En somme, et au regard de tout ce constat,  il faudrait tout simplement conclure que si les pays africains devraient s’entraider à combattre  le mal de l’immigration clandestine, ils devront  d’abord à s’exiger des mesures de bonne gouvernance ! Une autre piste pour ‘‘instruire’’ le prochain pacte futur pacte mondial. Au cas contraire,  l’Afrique doit prendre ce grand mal en patience !

Djibril  Samaké

Source: mali24

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