…Habib Dembélé dit Guimba National : «Je ne serai pas candidat à la présidentielle de 2022, mais je soutiens déjà quelqu’un»

Initiées par Habib Dembélé, les journées théâtrales Guimba National se sont déroulées du 4 au 7 août 2021 au palais de la Culture Amadou Hampaté Bah. Placées sous le signe de la paix et de l’unité nationale, elles visent à contribuer au renforcement de la culture théâtrale du Mali. Ainsi, elles permettent aux jeunes artistes de montrer leur savoir-faire et offrent un espace de cohésion et d’échange entre ancienne et nouvelle générations. Pour en savoir davantage, nous nous sommes entretenus avec l’initiateur, en la personne de Habib Dembélé qui dresse un bilan positif.

Aujourd’hui-Mali : Quel bilan faites-vous des journées théâtrales qui viennent de s’achever ?

Habib Dembélé : On est content que ça se soit bien passé, mais ça pourrait être meilleur. Avec le théâtre, on ne demande pas de résultat immédiat, c’est comme si on vous donne un médicament, il faut attendre quelques jours pour voir son effet. Le thème traité était : “La réconciliation et la paix”. Le Mali en a besoin et les jeunes ont écrit de beaux textes. Ils ont été primés par un jury. La foule était au rendez-vous, le comité d’organisation a su mouiller le maillot et les partenaires qui croient au théâtre et qui nous ont soutenu jusque-là ont participé de façon pleine, donc le bilan est positif. On espère que la prochaine édition sera meilleure.

Est-ce que les journées théâtrales s’inscrivent dans une dynamique, notamment la formation ?

Absolument, c’est une école le théâtre de façon générale. Les gens réduisent tout le théâtre à sa dimension humoristique, alors que le théâtre est un grand arbre avec plusieurs blanches dont l’humour, le drame, la tragédie, le mélodrame, etc.  C’est ce que nous voulons prôner en créant les journées théâtrales. C’est vraiment le théâtre engagé, le théâtre éveilleur de conscience et l’humour n’est pas en dehors de ça. Le rire est un véhicule qui transporte un message vers une destination bien donnée, cette destination c’est le public et sans ce public, il n’y a pas de développement.

 Est-ce qu’il y a un public spécifique au théâtre éveilleur de conscience ou il faut que ce soient les humoristes qui créent ce public ?

Des fois, il faut prendre des initiatives pour que les gens suivent, il ne faut pas suivre les gens. Pour changer le monde, on a besoin d’un leader, quelqu’un qui se fixe un objectif, qui draine la foule et qui l’amène avec lui. Il ne faut pas toujours donner aux gens ce qu’ils aiment, il faut souvent leur donner ce qui est important. C’est comme quand on traite le palu de quelqu’un et qu’on lui donne de la nivaquine qui est très amère, si le malade la prend, après ça lui fera du bien.

Est-ce qu’on n’est pas trop habitué à la facilité, notamment de voir nos humoristes faire de l’ordinaire, par exemple parler du comportement des filles d’un tel quartier, etc ? 

Dans tous les métiers, il y a des gens réfléchis et des gens non réfléchis, des gens costauds et des gens faibles, des gens doués et des gens vides qui sont totalement décontenancés. Nous espérons que ce sont les meilleurs qui vont trainer avec eux  les non meilleurs. Il y a plein d’initiatives dans ce sens, notamment le festival sur le Niger, le théâtre des réalités, Blonba, etc. Tous ceux-ci sont là pour encourager les gens, pour faire en sorte que les gens comprennent le sens de ce qu’ils font pour que ça soit une espèce de bénéfice pour tout le monde.

Est-ce que, objectivement, vous vous reconnaissez dans certains de nos humoristes actuels ? Quelques-uns dont vous appréciez  les caractéristiques ?

Il y en a plein ! Ce sont ceux qui sont vus qui sont aimés. Par exemple Petit Guimba et Kanté sur leurs pages Facebook, Peti Séko, Petit dogon, etc. Ils ont de l’énergie, ils sont assez intelligents, costauds et travailleurs. Je leur dois de me perpétuer ici au Mali parce que cela fait plus de 20 ans que je ne vis plus ici, mais à chaque fois que je reviens, les gens ne m’ont pas oublié. Ce n’est pas parce qu’ils regardent ce j’ai fait, mais c’est parce qu’il y a des gens qui par admiration pour nous sont venus dans le métier et qui pratiquent le métier. Cela fait qu’à chaque fois qu’ils créent quelque chose, les gens les aiment. En même temps, derrière, les gens pensent à celui qu’ils appellent affectueusement leur papa que je suis.

Il était prévu que vous repreniez votre rôle Séko lors des journées théâtrales, ce qui a été fait. Est-ce que Séko Bouaré aura une fin un jour ?

Peut-être, mais ça ne dépend pas de moi. A partir du moment qu’on a constaté qu’au Mali on ne diffusait que des séries étrangères qui ne traduisent pas forcément notre culture parce que papa, maman, la fille ou le fils sont assis devant la télévision en train de regarder des séries brésiliennes ou américaines, il y a des scènes qui se passent où le papa détourne le regard, la maman baisse la tête et la fille fait autre chose. Tout le monde est gêné parce ce sont des choses qui ne traduisent pas notre culture. C’est pour cela que nous nous sommes dit, franchement, il faut qu’on crée notre série et c’est comme ça que “les aventures de Séko”, première série télévisée du Mali et de la sous-région, est née. Une série que tout le monde peut regarder ensemble sans être gêné et qui traduit notre culture. On avait initié 26 épisodes au départ et on en a tourné que 5.

Après, il y a des problèmes de production, d’organisation. L’Office national de radiodiffusion et télévision (Ortm) n’a pu faire en sorte que le tournage redémarre, ce n’est pas de ma faute. J’ai dit tout récemment à Cheick Oumar Sissoko qui est un génie de la culture chez nous que je suis très occupé. Il a écrit des épisodes qui attendent, mais s’il n’y a pas de production, l’Ortm aussi ne s’organise pas parce que c’était elle la productrice exécutive.

On avait même proposé à d’autres chaînes de télévision, mais faire un film c’est très cher, surtout une vraie série. Je ne critique pas parce que les artistes se débrouillent comme ils peuvent et avec leur volonté la culture existe, sinon il n’y a pas de politique culturelle au Mali donc ils filment avec les téléphones portables. Il faut de vraies dispositions pour que ça soit un vrai tournage, une vraie série et s’ils ne prennent pas de précautions de ce genre, qu’est-ce que je peux faire ?

J’ai fait ce que je pouvais faire. Nous avons initié la chose, nous avons imaginé 26 épisodes qu’on a essayé de tourner. Une série ne finit pas, ” les aventures de Séko ” ne peuvent pas finir. On peut continuer la série 20 ans après parce que ça fait plus de 20 ans que ça existe. Séko lui-même peut disparaître un jour dans la série à partir du moment qu’il y a des gens, les autres personnages, qui peuvent créer leur vie. Ça dépend de l’écriture.

Les gens pensent que vous avez arrêté parce que vous avez eu des contrats en Europe ?

Non, un artiste ça vit comme ça. Moi je suis en Europe, je suis sur plein de choses en même temps, notamment “Mon frère” de Daniel Pena qui est l’un des plus grands écrivains du monde, mis en scène par Clara Boye qui est de l’Argentine qui sera joué au théâtre de Rond-point sur les Champs Elysées à Paris. Je viens de faire “Augusto Maradona” qui est une création sur la vie de Maradona en Italie, à Naples avec des Espagnols, des Italiens, des Français et moi-même. On peut être sur plusieurs choses en même temps, c’est juste une question d’organisation. Quand on diffusait “Les aventures de Séko”, à chaque fois que je venais au Mali, j’avisais et je demandais si c’est possible de faire des tournages pendant cette période.

A quoi vous vous attendez quand vous jouez dans un film ?

C’est très difficile pour moi de regarder un film dans lequel j’ai joué. Je ne regarde pas derrière moi. Je ne regarde pas ce qui est déjà fait, je laisse l’œuvre faire son petit bout de chemin parce que j’ai tellement peur d’avoir la grosse tête. J’ai été élevé dans la plus grande modestie, dans l’humilité et ce sont des choses importantes pour moi dans la vie. Je ne veux pas que quelque chose me devie de ces principes parce que c’est facile d’avoir la popularité, mais c’est très difficile de la conserver et c’est difficile qu’elle ne te transforme pas en autre chose.

Je n’attends rien du tout ! Au moment que je joue, je fais en sorte que je sois profondément sincère. J’utilise tout ce qui est force intérieure en moi et je me dis simplement que je dois honorer mon contrat sur le plan professionnel et sur le plan humain. Je voudrais qu’à la fin de chaque tournage, de chaque création, que ceux qui m’ont engagé, mes collaborateurs, disent ” nous ne sommes pas déçus de toi, nous sommes satisfaits de ton travail “, c’est ça le plus important. Si mes films m’apportent des choses, ce sera avec plaisir. Mais je ne m’attends à rien.

En 2018, vous vous êtes affiché aux côtés de l’Urd. Il y a des élections prévues en 2022. Si les dates tiennent, est-ce que vous comptez vous afficher encore en politique ?

Je ne serai pas candidat parce que mon agenda artistique est totalement plein donc je ne serai pas au Mali, mais je soutiens déjà quelqu’un. Je n’ai pas soutenu l’Urd, mais j’ai soutenu la candidature de Soumaïla Cissé. Je ne suis d’aucun parti, mais je suis des hommes en regardant leur façon de faire.

Je ne suis pas un professionnel de la politique, mais un bénévole car il est très difficile à un professionnel de la politique de ne pas voler, de ne pas trahir donc je ne veux pas vivre de la politique. Je la fais comme bénévole, après je fais mon travail qui me nourrit, comme ça je suis fière de ce que je mange.

Vous étiez engagé à un moment dans la lutte contre la corruption, est-ce que ces activités continuent ?

Il faut faire des tentatives sachant bien qu’il est difficile de changer le système. Quelqu’un m’a une fois dit : “Depuis longtemps vous faites du théâtre, mais ça ne change pas les gens”. Si on ne faisait pas du théâtre, ça allait être pire.

La structure qui a été créée autour de moi qui s’appelait “Mali ye an bè de ta ye” c’est-à-dire le Mali nous appartient tous, on a transformé cette structure en apolitique. On s’est dit que si tu n’es pas président, tu restes Malien et c’est comme ça qu’on a transformé “Mali ye an bè de ta ye” en “An ka ilé lé dimè” ? C’est une composition de plusieurs mots de plusieurs langues africaines. “An ka” c’est bambara qui veut dire nous ou notre, “Ilé” c’est yorouba qui signifie terre et “Lé dimè” c’est peulh, c’est-à-dire la respiration, “Le pouls de notre terre”.Nous faisons beaucoup de sensibilisation. Nous essayons de voir ce qu’il faut faire pour aider le développement du pays, attirer l’attention des gens sur telle ou telle chose qui pourrait être une espèce d’entrave au développement du pays. On continue les activités, moi depuis que j’ai commencé à travailler, je n’ai jamais eu une semaine de vacances.

Un message à l’endroit de la jeune génération ?

C’est merveilleux ce qu’ils font. Ils sont intelligents et ils ont de l’énergie, mais ils manquent de maturité. Des fois, ils sont maladroits dans leurs comportements humains et il faut qu’ils fassent attention parce que si on n’ajoute pas la bonté au talent, il devient fragile et un talent fragile s’en va avec un coup de vent.

Réalisée par Marie DEMBELE

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