Qu’est-il devenu Djélimady Tounkara, le maestro

Au début des années 1970, c’est-à-dire au lendemain du coup d’Etat militaire ayant renversé Modibo Keïta, Bamako vibrait sous le rythme de deux orchestres phares : le Rail band du Buffet Hôtel de la gare et les Ambassadeurs du Motel de Djicoroni Para. Certains membres du puissant Comité militaire de libération nationale (Cmln) étaient partagés entre les deux groupes musicaux rivaux. Le Rail band était tenu par Mory Kanté et Djélimady Tounkara ; les Ambassadeurs par Salif Kéïta et Kanté Manfila. Nous avons rendu visite, à Lafiabougou Bougoudani, à l’une de ces sommités de la musique malienne qui ont marqué ces temps nostalgiques. Il s’agit de Djélimady Tounkara, guitariste hors pair. Confortablement installé dans son salon au milieu de sa famille, nous ne pouvions trouver mieux que deux questions pour planter le décor de notre présence : comment le Rail band vivait cette rivalité d’avec les Ambassadeurs du Motel, un lieu où un certain Tiécoro Bagayoko (alors directeur des Services de sécurité) régnait en maître absolu ? Comment a-t-il pu être un guitariste, pour en devenir par la suite une denrée rare.  Il faut reconnaitre quand même qu’au-delà de son statut de griot, Djélimady Tounkara a le don de la guitare, une connaissance approfondie des coins et recoins de la musique. Il a l’amour de son métier. Découvrons, ensemble, le long périple de l’enfant de Boudofo dans le cercle de Kita.

Tout au long de l’entretien, Djélimady ne cessait de fouiller dans son téléphone ses notes musicales, pour mieux argumenter ses explications. Ses morceaux nous ont tellement éblouis que nous finissions par demander à sa fille, la ravissante Baou Tounkara, de nous les transférer dans notre téléphone. Djélimady n’est pas instruit en Français, mais en Arabe, malgré le fait qu’il parle la langue de Molière. Heureusement que la similitude entre sa langue, (le mandén kan) et la mienne (le Khassonké), a facilité notre entretien. Voilà que nous sommes dans le vif du sujet.

Rail band-Ambassadeur :

rivalité positive

Et la première question (ci-haut) est balancée. Djélimady Tounkara répond : “La rivalité entre le Rail band et les Ambassadeurs ne se manifestait pas sous la forme du désamour ou de l’égocentrisme. C’était plutôt une rivalité dans la convivialité. C’est-à-dire si les Ambassadeurs créaient un morceau, le Rail band de son côté en créait dans le but de faire oublier celui des Ambassadeurs. Salif Keïta et Manfila Kanté étaient mes amis. A l’époque, je n’avais pas de moto et c’est l’un d’eux qui me transportait chaque fois que les deux groupes prestaient la même nuit. Et puis, Salif est un ancien du Rail band, il ne pouvait avoir à l’idée que de démontrer que son départ a créé un vide au buffet hôtel de la gare. Au même moment, nous nous obligions à prouver le contraire. Voilà l’enjeu de la rivalité. Surtout que Tiécoro Bagayoko fréquentait le Motel, Charles Samba Sissoko et Youssouf Traoré suivaient le Rail band. Cela aussi donnait un cachet plus particulier à la chose”.

C’est dans son village natal, Boudofo dans le cercle de Kita dont il est distant de cinq kilomètres, que Djélimady a appris la guitare. Pourtant, il a commencé d’abord à jouer un autre instrument, le n’goni. C’est auprès de son oncle, Demba Tounkara, qu’il apprit cet instrument. Mais l’arrivée d’un autre tonton de la Côte d’Ivoire a eu un impact sur son désir par rapport à l’apprentissage du N’goni. Celui-ci avait une guitare et jouait le rythme de la chanson “Mamiwata” et d’autres du terroir ivoirien. Le jeune Djélimady Tounkara s’est trouvé dans un dilemme avec deux styles différents. Sa petite connaissance du N’goni l’aida beaucoup dans sa nouvelle école. Il profita des temps libres de son oncle pour se procurer son instrument et donner plus d’espace à son initiation. Persuadé que le balafon est l’un des rares instruments capables de traduire le mandé kan, il s’est inspiré de son triolet pour cerner tous les paramètres de la guitare. Autrement dit, lorsque Djélimady se présentait aux      manifestations de balafon ou de mariage à l’improviste, pour être sur la même longueur d’onde que les joueurs de balafon, il enlevait le capo de sa guitare.

Inspiré de Chuck Berry et Django Renard

Le retour de son oncle à Abidjan freina son apprentissage de la guitare. Reprendre à jouer le N’goni était-il dès lors la seule alternative qui lui restait ? Il avait son plan en tête : se confier au frère de sa mère à trois kilomètres de Kita. C’est-à-dire à Toumoun où son nouveau maître lui concéda la guitare à volonté.

A un moment où sa maman l’obligeait à mettre l’accent sur les études coraniques, un coup de chance traça finalement son destin de grand guitariste. Son père qui venait de payer une nouvelle radio, captait chaque soir la Radio France internationale qui jouait des morceaux de Chuck Berry. Celui-ci (décédé le 18 mars 2017) était le plus grand des rockers, des guitaristes, et le plus grand parolier du rock. Cette époque a coïncidé aussi avec le firmament d’un autre rocker, Django Renard. C’est ainsi que les deux maestros ont contribué à assoir la compréhension de Djélimady Tounkara.

Selon notre héros, par son amour pour la guitare de Chuck Berry, il a compris que son rythme se rapportait un peu au mandé kan. Pour lui, la musique n’a pas de frontières. Requinqué par la découverte d’un nouveau style, Djélimady met à profit les soirées de l’orchestre de Kita pour tester son niveau et son degré de compréhension sur la guitare, avec à la clef toute une pluie de questions au chef du groupe. Tout cela s’est passé entre 1960 et 1962. Justement en 1962, il quitte son village natal pour rejoindre sa cousine Tabara Tounkara à Bamako. Dans sa tentative de conquérir les mélomanes de Bamako, lors des matinées et soirées dansantes avec sa guitare, Djélimady bute à un obstacle : le découragement de son entourage qui lui conseillait autre chose que la musique, jugée ne pas nourrir son homme. Le voilà apprenti tailleur dans le quartier populaire de Missira. La valeur n’attend point le nombre d’années, que de péripéties entre le Cocobilico Jazz du Badialan et le Missira Jazz !

Djélimady finira par rejoindre l’orchestre national de formation A du Mali en 1966. Comment ?  L’enfant de Boudofo se souvient : “Alioune Diakité, un Sénégalais qui est rentré avec le président Modibo Kéïta après l’éclatement de la Fédération du Mali en 1958, m’a repéré dans les rues de Missira à travers les soirées. Parce qu’il était en quelque sorte un agent secret du président, officieusement. Il a conseillé à Modibo Keïta de me transférer dans l’orchestre national. C’est ainsi que les saxophonistes N’Ba Kouyaté et Djélimady Diabaté ont été chargés de me contacter. Je n’ai posé aucun problème, parce que j’étais devenu un mercenaire guitariste qui jouait dans les quartiers pour 750 F ou 1000 F maliens. Ma décision était contre la volonté du maire et des habitants parce qu’ils perdaient un animateur. Le maire m’avait même payé une machine à coudre, mais à mon départ je l’ai vendue”.
Dans cette nouvelle aventure, Djélimady Tounkara donne de la valeur à l’orchestre par son savoir-faire sur le maniement de la guitare.

Les musiciens étaient-ils payés par l’Etat ?

Non, répond notre interlocuteur. C’est-à-dire qu’ils n’étaient pas payés de façon formelle, mais il y avait des gestes d’encouragement. Et gare à celui qui venait en retard lors des répétitions, au risque de passer en prison l’équivalent du nombre de minutes de retard. Le ministre en charge de la culture veillait à l’application stricte de cette mesure. Selon lui, c’était une façon d’inculquer en eux la notion de patrie. Les musiciens ne se plaignaient point de ces pratiques pour la simple raison que les autorités reconnaissaient leur valeur intrinsèque et ils étaient chaque fois invités à prendre part aux différentes tournées du président Modibo Keïta.

Pour la petite histoire, Djélimady nous a fait savoir que le coup d’Etat de 1968 s’est produit pendant que l’orchestre national était en tournée avec le président Modibo. Ayant appris que les militaires voulaient s’emparer du pouvoir, le Président a ordonné aux musiciens de rallier Bamako par véhicule. Lui-même a préféré continuer son parcours par bateau sur Koulikoro à partir de Mopti. Cette action des militaires a été un coup d’arrêt pour l’orchestre parce que, d’après Djélimady, les nouveaux maîtres du pays à l’époque ont commis l’erreur de disloquer tous les orchestres y compris le théâtre national dirigé en son temps par feu Balla Moussa Kéïta.

Au cœur des Etats-Unis

Plongé dans un chômage forcé, l’enfant de Boudofo s’exile à Dakar en 1970 pour tenter autre chose. Là, tout n’est pas aussi rose et au même moment les parents le réclament par toutes les voies. Une fois de retour à Bamako en 1972, les responsables de l’orchestre Rail band du Buffet hôtel de la gare sautent sur l’occasion. Ils le convainquent de rejoindre le groupe où Mory Kanté et Salif Kéîta tenaient le flambeau du succès. Son refus dans un premier temps de répondre à cette sollicitation est consécutif au mauvais traitement infligé à son oncle Kélétigui Diabaté. Finalement, il intégre le Rail band (en 1972) et trois mois après, Salif Kéïta claque la porte et s’embarque avec les Ambassadeurs pour le Motel.

Comme évoqué plus haut, les deux orchestres ont donné un sens à la vie à Bamako, et ce jusqu’à la chute de Django (…) en 1978, où les choses ont pris une autre tournure. Néanmoins, le Rail band continuera son parcours avec des tournées sur tous les continents. Notre interlocuteur a de la peine à se souvenir du nombre exact de tournées effectuées, mais se rappelle avoir parcouru 39 Etats des Usa au cours de sa carrière et joué 35 concerts avec l’Américain Bill Filzer.

En 1981, il profita d’un concert à Abidjan pour disparaitre dans la nature avec Mory Kanté. Ce qui a fragilisé le groupe, mais les responsables de l’orchestre le feront venir. Et sa première tâche aura été de reconstituer le Rail band pour une nouvelle avancée. Et ce jusqu’en 2012.

Après l’orchestre phare du buffet hôtel de la gare, Djélimady Tounkara a produit 3 albums solo, 2 en acoustique et l’autre électrique.

Qu’en est-il de sa participation aux deux volumes de Mandenkalou ?

Djélimady Tounkara a sa touche dans la réussite de l’initiative. Mais les retombées ont échappé aux artistes. Dans quelle mesure ? L’enfant de Kita révèle : “Le producteur Sylla Production est venu me voir avec l’idée géniale de créer une voix commune, mais purement mandingue. Je lui ai conseillé les artistes capables de relever ce défi, avec la proposition du nom Mandenkalou. Effectivement, après les répétitions, nous avons produit les deux volumes qui ont été une réussite. Mais très franchement, hormis les frais de studio, les artistes n’ont pas bénéficié de retombées financières. Et pourtant, les deux cassettes ont généré beaucoup d’argent”.

Ce genre de situations entre les producteurs et les artistes est monnaie courante. Des artistes ont péri dans des conditions misérables, à cause du coup de poignard de leurs producteurs. Ce qui nous poussa à demander à Djélimady si réellement l’art l’a nourri ? L’enfant de Boudofo ne se plaint pas parce qu’il a fait des réalisations : maisons, terrains, parcourir le monde, avoir de bonnes relations avec de grandes vedettes mondiales. Le seul fait qui l’offusquait a été corrigé par le président IBK. Son vœu le plus ardent était de recevoir une décoration au palais présidentiel. Le président ATT lui en a offert, mais c’est la médaille d’Officier de l’Ordre national du Mali du président IBK qu’il a reçue à Koulouba, un haut lieu qu’il a quitté pour la dernière fois le 18 février 1968. Autre cachet de cette décoration, ce sont les mots qu’il a échangés avec IBK quand celui-ci mettait la médaille à son cou.

Est-il à la retraite ? Non, dit-il. Selon notre héros, il ne saurait être en retraite et au même moment avoir des ambitions. Cependant, il est handicapé par l’état de santé dégradant du chanteur principal du Rail band, Samba Sissoko. Celui-là même qui lui a dédié le morceau “Mansa” où l’on voit le père de Baou Tounkara manipuler la guitare.

Autre ambition, reconstituer le Rail band avec la nouvelle génération pour pérenniser l’histoire de l’orchestre, qui, selon lui, ne doit pas disparaitre.

En attendant de donner un sens à ses ambitions, Djélimady Tounkara, après les séances de prières à la mosquée du quartier, se fait un beau moral avec sa guitare qu’il garde à portée de main. Entre cet instrument et l’enfant de Boudofo, il est né une complicité.

O. Roger Sissoko   
Source: Aujourd’hui

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