La transition dans l’impasse, il urge de changer de direction…

Le statut de Kidal est le symptôme de la faillite de l’État et de l’agression de nos sociétés par l’économie criminelle. Nombre d’observateurs font à juste titre, des faiblesses l’État un prérequis dans l’analyse des crises africaines dans les pays du Sahel. Mais au-delà de l’État, les analystes se doivent d’intégrer l’évolution interne des sociétés, elles-mêmes, dont l’angélisme supposé défie de plus en plus la réalité. Il devient essentiel que les travaux sur l’État et les processus électoraux, prennent la mesure des mutations subversives qui déstabilisent nos sociétés.

L’État au Mali évolue entre la révolution en cours et la démocratie citoyenne que celle-ci a pour mission d’instaurer. L’avenir de la nation en dépend.

Pour certains observateurs, l’État assiégé de toute part, rend toutes élections inefficaces comme mode d’évolution du pouvoir sans sa refondation nécessaire. En conséquence, le Mali devrait prendre le temps des reformes nécessaire à la refondation de l’État qui doit désormais s’ajuster à la société. La question est alors de savoir à quelle société il doit opérer cet ajustement dans la mesure où nos sociétés sont en transition du fait des mutations qui les déstabilisent sous nos yeux. Ce serait une faute politique collective que de permettre un glissement de la date de la transition en cours.

Il faut être clair sur un point, la Transition dans son format actuel ne pourra rien apporter au pays. La refondation de l’État est inscrite dans la lutte du peuple, elle a été portée par le Mouvement du 5 juin- Rassemblement des Forces patriotiques (M5-RFP). Mais cette lutte a été trahie dans le moment présent, au point que la question des élections se posera dans cinq ans, si la marche en cours continue. Aussi faudrait-il rester intraitable sur la durée de la Transition…

Les dirigeants de la Transition en cours n’ont ni la volonté, ni les compétences pour refonder l’État, encore moins la capacité d’inclure les forces alternatives de progrès, pour ce faire.

La crise Africaine est une crise de gouvernance. En acceptant cette assertion, il faut convenir que ce qui se passe au Mali est loin d’apporter une réponse quelle que soit la durée de la Transition.

En Afrique la construction de l’État est au centre du débat. Le Mali demande plus d’État et mieux d’État, ce pendant que des observateurs et autres analystes nous proposent un État estropié, démembré, alors qu’il nous faut un État rénové légitimé par son rapport à la participation du citoyen et son contenu social prononcé.
Ce serait aussi une faute grave de croire que les forces qui sont en mouvement dans nos sociétés ne s’attaquent seulement qu’à l’État ? Il nous faut une analyse complète de l’évolution du Sahel et surtout des acteurs non conventionnels qui le mettent en mouvement.

Que valent les décisions des chefferies face celles des narcotrafiquants dans certaines régions du pays ? Nos sociétés font face à des mutations subversives dont les acteurs ne sont porteurs de rien, mais qui affaiblissent chaque jour nos structures sociales. Sauf à se mouvoir dans des entités de non-droit, qu’ils ont rendu ingouvernables en créant le chaos. Sous ce rapport, il y a un risque sérieux de faire dépendre l’issue de la Transition à des concertations nationales des communes à la nation.

Le problème du Mali n’est pas le niveau de formulation des demandes et propositions pour l’avenir de nos concitoyens mais de la qualité de la représentation pour éviter que cela ne s’opère par un petit nombre d’élus.

Le Mali n’a pas sérieusement discuté de la question nationale, ni interrogé notre propre histoire depuis la fin des grands empires.

Mme Ly Madina Tall dans sa contribution à l’empire du Mali, traite du statut des groupes ethniques composant l’empire, Sékéné Mody Sissoko aussi, mais très peu d’historien en ont fait une préoccupation. Nous avons présumé résolue la question nationale dans notre espace, ce qui ne semble pas avoir été le cas.

Nous avons au Mali reproduit les traits des Etats-nation du 17eme siècle au cours de laquelle période, le « Fama » guerrier a remplacé le « Mansa » aristocratiques des empires. A la pénétration coloniale ces Etats étaient affaiblis outre par conflits de toutes sortes, mais aussi et surtout par les conquêtes Omariennes et Samoriennes. Ces conquêtes qui ont bouleversé les pouvoirs locaux n’ont pas permis les alliances et les résistances nécessaires face à la colonisation. Elles ont davantage affaibli nos sociétés en créant de nouvelles conflictualités. Toute analyse de l’État coloniale et postcolonial doit intégrer ces réalités.

L’État postcolonial n’est pas seulement en cause, il n’est pas le seul attaqué. Les nouveaux acteurs en mouvement déstabilisent les pouvoirs locaux, les terroirs et les territoires déjà en conflit ou évoluant parallèlement à l’État. Une autre source de complexification de la situation. Si nous commettons l’erreur de considérer les pouvoirs locaux désincarnés ou de leur donner les pouvoirs ou les légitimités qu’ils ont cessés d’avoir, alors nous passerons à côté de l’objet de notre analyse.

Il nous faut intégrer avec un détachement intellectuel plus profond le fait que notre société, peu armée à faire face aux mutations subversives en cours, perd de plus en plus, sans réagir, ses derniers repères sans en avoir construit d’autres.

Dans ces conditions comment pourrions-nous affaiblir davantage l’État en le supplantant par des sociétés ; voire des entités qui, elles-mêmes se cherchent. Le Mali doit tirer les leçons désastreuses de la décentralisation qui a largement contribué à la fragilisation du pays en émiettant les terroirs et les territoires, pire en introduisant de nouveaux conflits et en revitalisant les conflits précoloniaux et fonciers d’aujourd’hui.

Les tares de l’État actuel portent la marque des intellectuels et des politiques. En effet, sans esprit de polémique, on peut observer que les tenants des idéologies d’hier consacrent aujourd’hui leur activité à justifier la passivité et la révérence aux régimes politiques quelle que soit leur nature ou même leur illégitimité plutôt que de se battre pour la démocratie citoyenne.

Le temps de la démocratie citoyenne !

La démocratie citoyenne, est de promouvoir la mise en pratique d’une nouvelle intelligence collective basée sur la coopération, l’entraide, la solidarité. Contribuer à réduire la prégnance des modes d’organisation collective établis sur la domination et la compétition individuelle. Elle consiste à répondre à la question du pourquoi et de comment mieux décider, faire et vivre ensemble.

Elle ne peut être réalisée que dans un État capable de production d’idée du vivre ensemble et d’un minimum de redistribution. Le délitement en cours de l’État met en danger la nation et les sociétés livrées aux cercles mafieux et à la violence structurelle.

Pour la consécration, il faut partager une autre méthode de réflexion et d’action pour revitaliser notre démocratie qui s’est considérablement affaiblie. Il s’agit d’inciter les concitoyens à formuler leurs demandes et leurs propositions pour l’avenir de notre nation qui ne pourra plus se dessiner par des « experts » en tout et rien. La république des experts, que ceux qui n’étaient pas préparés aux fonctions qu’ils occupent veulent instaurer, est une négation de la nation et de la démocratie. Ils sont incapables de refonder l’État, pour une démocratie citoyenne.

Beaucoup d’entre nous sont aujourd’hui résignés, découragés, désemparés face aux enjeux collectifs que nous devons affronter. Pourtant ce pays doit trouver de méthode d’organisation collective dans les collectivités locales que nous élisons, ce qui pourrait susciter l’implication du plus grand nombre. Ce faisant, nous pouvons générer de l’envie et du désir de décider, de faire et de vivre ensemble.

Seul un État rénové est capable de le faire, pas cet État invertébré, émasculé et entretenu à des fins de prédation en toute déloyauté à la nation. Le Mali disparait sous nos yeux. Il urge de changer de direction nationale et pour cela il faut rester intraitable sur la durée de la transition.

Pour qu’il en soit ainsi quelques grands principes doivent soutenir l’intelligence collective des Maliens. Il s’agit de la détermination du principe de participation effective au processus décisionnel ; de la clarification de notre système de valeurs ; du choix de nos modes de gestion et de décisions ; d’une liste de priorités opérationnelles, et surtout des dispositifs d’évaluation et d’ajustement continus.

L’enjeu est de redonner du sens à l’action publique pour susciter l’engagement du plus grand nombre de citoyen afin de revitaliser notre démocratie. Nous avons un instrument que d’autres nous ont repris et qui fonctionne avec bonheur au niveau local. Il s’agit de l’EID (l’Espace d’Interpellation Démocratique).

L’EID a été une des plus importantes constructions politiques de l’Afrique des démocraties nouvelles. Il est une des innovations politiques extraordinaires de notre pays. Mais au fil du temps, sa tenue au niveau national, l’a progressivement vidé de tout contenu progressiste. Le transfert de cette expérience au niveau local serait une grande avancée, mais lui confèrerait un nouveau souffle. L’expérience a été présentée au MAEP (Mécanisme Africain d’Évaluation par les Pairs) parmi les bonnes pratiques démocratiques. Le temps est peut-être venu de le délocaliser à la base, il faut inverser la pyramide.

Souleymane Koné,
ancien ambassadeur

Laisser un commentaire