PUTSCH AU MALI: POURQUOI PARIS A LÂCHÉ IBK

Ibrahim Boubacar Keïta est tombé sous les coups de boutoir du M5-RFP, la plus forte coalition d’opposition que le Mali ait connue depuis l’avènement du pluralisme politique, mais aussi grâce au concours de l’armée, qu’il croyait avoir fini de domestiquer.

Cependant, IBK ne serait jamais tombé s’il n’avait pas été lâché par la France, son principal allié. Pourquoi donc ce lâchage français ?

VETO FRANÇAIS

IBK doit son premier mandat (2013-2018) à son aura personnelle, certes, mais aussi et surtout au soutien de la junte militaire d’Amadou Haya Sanogo et des groupes religieux conduits par l’imam Mahmoud Dicko et le Cherif de Nioro.

C’est au vu de ces soutiens internes de taille que la France de François Hollande, qui avait une préférence pour Soumaila Cissé, a basculé du côté d’IBK, de crainte de ramer à contre-courant de l’opinion malienne.

Mais une fois élu, le nouvel hôte de Koulouba perd très vite sa base sociopolitique nationale: il se brouille avec le Chérif et Dicko qui lui reprochent, entre autres, d’avoir jeté en prison Amadou Haya Sanogo.
Le président s’accroche alors au seul appui de Paris. Et il croit que tant que la force française Barkhane et force onusienne Minusma opèrent au Mali, aucun pusch ne sera tenté ni encore moins réussi. Il avait tort…

À l’approche de la présidentielle de 2018, le nouveau président français, élu en mai 2017, Emmanuel Macron, met son veto à la volonté d’IBK de briguer un second mandat à la tête du Mali.

Aux yeux de Macron, l’image d’IBK est ternie par les multiples scandales financiers qui ont émaillé son premier mandat. En outre, en violation de ses promesses, le chef de l’Etat malien n’a jamais pu appliquer l’Accord de paix signé avec la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) et d’autres groupes armés. En particulier, IBK a suspendu le processus de révision constitutionnelle devant la mobilisation des manifestants de « Ante Abana », une forte coalition anti-révision formée de groupements politiques et de la société civile. Par conséquent, Macron estime qu’IBK n’est plus apte à régler la crise du nord du Mali qui, d’ailleurs, s’est étendue u centre, mettant en péril les troupes françaises.

INTERCESSION SOUS-RÉGIONALE

Sur ces entrefaites, se tient à Nouakchott un sommet des chefs d’Etat du G5-Sahel. Lors d’un huis clos auquel IBK est prié de ne pas participer, le président mauritanien, Mohammed Ould Abdel Aziz, et son homologue nigérien, Mahamadou Issoufou, demandent au président Macron de reconsidérer sa position.

Ils lui font savoir qu’IBK est décidé à s’amender, qu’il est francophile jusqu’au bout des doigts et qu’il est le seul homme politique malien qui accepterait d’appliquer l’Accord de paix dans sa formulation actuelle.

Enfin, eux-mêmes se portent garants des engagements d’IBK au sujet de ce document qui, selon Paris, conditionne le retour de la paix et de la sécurité au Mali et au Sahel.

Macron finit par céder aux arguments de ses pairs mais à deux conditions: qu’IBK s’engage à maintenir la stabilité politique et sociale au sud du Mali et qu’il garde son Premier ministre Soumeylou Boubeye Maiga, un ami de la France qui œuvrera à l’application de l’Accord de paix.

De retour du sommet, IBK, requinqué à bloc, peut alors lancer sa célèbre phrase lors d’un séjour à Kangaba: « Je ne lâcherai le pouvoir au profit du père de personne ! ».

C’est le début de sa campagne pour un second mandat.

IBK NE TIENT PAS SES ENGAGEMENTS

Réélu en 2018 dans des conditions très contestables, IBK parvient à enrayer les protestations de rue de Soumaïla Cissé, son challenger malheureux au second tour du scrutin.

Mais la fâcheuse tentative du gouvernement d’introduire dans l’école publique un programme d’enseignement de l’homosexualité jette dans la rue un acteur de grosse pointure : l’Imam Mahmoud Dicko.

Ce dernier, soutenu par Soumaila Cissé et le chérif de Nioro, exige le départ du Premier ministre Soumeylou Boubeye Maiga. IBK, après avoir faiblement résisté, sacrifie Maiga. La France ne dit rien, mais elle prend note de ce premier coup de canif dans le contrat qui la lie à IBK.

Le départ de Maiga calme le front politique pour un an mais à partir du 5 juin 2020, l’imam Mahmoud Dicko reprend la rue. Cette fois, le regroupement qu’il conduit (le M5-RFP) exige la démission d’IBK lui-même.

Depuis le Rassemblement du 5 juin du M5-RFP, IBK a perdu le contrôle de la rue et n’arrive plus à assurer dans le pays le minimum de stabilité. Même pas la liberté des citoyens d’aller et de venir ! Macron en déduit que le président malien ne pourra plus honorer son engagement de maintenir la stabilité dans le pays.

Le cas d’IBK s’aggrave quand des enquêteurs internationaux remettent, début août 2020, au conseil de sécurité de l’ONU un rapport qui accuse le pouvoir IBK de mettre en œuvre « une politique non officielle » de blocage de l’Accord de paix signé avec les groupes armés. En clair, IBK et ses proches collaborateurs, dont le chef des services secrets, est accusé de rouler la France dans la farine en bloquant délibérément l’application de l’Accord. Macron, qui ne savait plus déjà comment IBK reprendrait le contrôle de la rue pour organiser le référendum constitutionnel prévu par l’Accord, décide alors de se débarrasser du président malien.

NE PAS LEVER LE PETIT DOIGT

Si rien ne permet d’affirmer que Paris est derrière le putsch du 18 août 2020, en revanche, Macron n’a rien fait pour l’empêcher. IBK est ainsi cueilli à froid dans sa résidence sans aucune résistance de sa garde ni, surtout, aucune interposition des forces françaises et onusiennes.

Bien que Barkhane et la Minusma aient eu tout le temps d’intervenir, étant massivement présentes à Bamako et environs, elles n’ont pas levé le petit doigt pour défendre le président IBK. Quand le président ivoirien Alassane Ouattara demande à Macron l’intervention de l’armée française pour faire échec au putsch, Macron refuse tout net.

Le lâchage français se manifestera aussi sur le terrain diplomatique. Au moment où la CEDEAO parle de rétablir IBK au pouvoir par la force, Macron douche les ardeurs de l’organisation sous-régionale en disant « prendre acte de la démission d’Ibrahim Boubacar Keïta » et en appelant à une « Transition rapide ». Il ajoute que « la France n’a pas à se substituer à la souveraineté malienne ».

Le ministre français des affaires étrangères, Jean Ives Le Drian, enfonce le clou en révélant que tout le monde avait vainement conseillé à IBK de régler d’urgence la crise politique et d’éviter les manœuvres politiciennes. Le Drian, qui n’a jamais porté IBK dans son cœur, ira jusqu’à laisser entendre que le putsch est « un moindre mal » par rapport au régime défunt. Triste oraison funèbre…

Tiekorobani

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