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TRIBUNE/DÉBAT NATIONAL & SOUVERAINETÉ SCIENTIFIQUE/EXCISION AU MALI : ET SI NOUS AVIONS LE COURAGE DE REGARDER NOS PROPRES CHIFFRES ?

Près de neuf Maliennes sur dix sont excisées et sept filles de moins de 15 ans sur dix le sont déjà. Entre tradition, santé publique, droit et souveraineté, nos propres données nous obligent à regarder la réalité en face.

Au Mali, certains débats deviennent si sensibles que le seul fait de les poser suffit parfois à provoquer la controverse. L’excision en fait partie. Pourtant, derrière les convictions, les héritages culturels, les discours militants et les crispations identitaires, une réalité demeure : des millions de Maliennes vivent dans leur corps les conséquences d’une décision prise, le plus souvent, lorsqu’elles étaient enfants. C’est précisément là que je situe ce débat : non pas dans une confrontation entre ceux qui seraient attachés à nos traditions et ceux qui voudraient les combattre, mais dans notre capacité, en tant que Maliens, à regarder lucidement ce que nos propres données nous disent de la santé et de l’avenir de nos filles.

Selon l’Enquête démographique et de santé du Mali 2023-2024, 89 % des femmes âgées de 15 à 49 ans sont excisées. Plus préoccupant encore pour l’avenir : 70 % des filles de 0 à 14 ans sont déjà excisées. Et les analyses par âge de l’EDSM-VII ne permettent pas de conclure à une baisse nette de la pratique parmi les nouvelles générations.
Un autre chiffre devrait nous interpeller : l’excision demeure très largement pratiquée par des exciseuses traditionnelles, qui ont réalisé l’acte chez 97 % des filles de 0 à 14 ans et 93 % des femmes de 15 à 49 ans excisées. L’EDSM-VII constate par ailleurs que la prévalence chez les femmes n’a pratiquement pas varié depuis plusieurs décennies.

Autrement dit, malgré des années de sensibilisation, l’excision demeure profondément ancrée dans notre société. Ces chiffres m’interpellent moins par leur ampleur que par leur persistance. Ils nous obligent à reconnaître une évidence : après des décennies de sensibilisation, nous n’avons manifestement pas encore touché aux ressorts profonds qui entretiennent la pratique.

Ce que les chiffres disent de nos résistances

Les données les plus récentes permettent de mieux comprendre pourquoi le débat est si difficile. Selon l’EDSM-VII 2023-2024, 66 % des femmes et 53 % des hommes de 15 à 49 ans pensent que l’excision est exigée par la religion. Plus révélateur encore de la force de la norme sociale : 80 % des femmes et 72 % des hommes déclarent que la pratique doit continuer.
L’EDSM-VII montre également que 86 % des femmes excisées souhaitent que la pratique continue, contre seulement 15 % des femmes non excisées ; de même, 71 % des femmes excisées considèrent l’excision comme une exigence religieuse, contre 16 % des femmes non excisées. Ces écarts montrent également une association très forte entre le fait d’être soi-même excisée et l’adhésion à la poursuite de la pratique.

Nous ne sommes donc pas seulement confrontés à une pratique. Nous sommes face à une norme sociale encore largement soutenue, nourrie par des représentations religieuses, culturelles, familiales et identitaires profondément enracinées dans la société.
C’est précisément pour cette raison que condamner les familles ou opposer brutalement « tradition » et « modernité » ne suffira pas.
Beaucoup de parents qui font exciser leurs filles ne pensent pas leur faire du mal. Ils reproduisent ce qu’ils ont eux-mêmes reçu comme une obligation familiale, une condition d’intégration sociale, une prescription religieuse ou un marqueur d’identité.

Il est temps d’avoir le courage d’affronter cette réalité

Mais une pratique peut-elle être maintenue uniquement parce qu’elle est ancienne ?
Il est vrai que notre histoire est précieuse et que nos traditions constituent une part essentielle de notre identité. Mais toutes les traditions ne sont pas immuables. Les sociétés africaines ont toujours transformé leurs pratiques lorsque les connaissances, les circonstances ou l’intérêt de leurs populations l’exigeaient.
Préserver notre culture ne devrait jamais signifier renoncer à nous interroger sur ce qu’elle produit sur le corps et la santé de nos enfants.
Mais pour discuter sereinement d’une tradition, encore faut-il savoir précisément de quel acte nous parlons. Or, sur ce point, une confusion revient constamment dans le débat malien : l’assimilation de l’excision à la circoncision masculine.

L’excision n’est pas l’équivalent féminin de la circoncision

Anatomiquement, les deux interventions ne sont pourtant pas équivalentes. La circoncision masculine consiste en l’ablation du prépuce, repli cutané recouvrant le gland. Les MGF recouvrent des interventions différentes pouvant, selon leur type, léser ou retirer des structures génitales féminines fonctionnelles, notamment le gland du clitoris et/ou les lèvres. Assimiler les deux interventions sans tenir compte de leur nature anatomique et de leurs conséquences médicales entretient donc une confusion.
Le débat devrait donc sortir des analogies approximatives pour revenir à une question beaucoup plus concrète : quels bénéfices et quels risques ces interventions présentent-elles pour la santé ?

C’est ici, à mon sens, que le débat doit changer de méthode. Aux convictions, opposons les faits ; aux affirmations, demandons des preuves. Et puisque certains contestent les données produites à l’extérieur, donnons à la recherche malienne les moyens d’établir elle-même ce que cette pratique fait réellement à la santé des Maliennes.
Cette exigence de connaissance n’est pas théorique. Elle prend une résonance particulière au moment où la possibilité même d’enquêter sur les perceptions liées à l’excision vient de susciter une controverse au Mali.

Quand une recherche sur l’excision est arrêtée, une question demeure

Le 26 août 2026, le Comité national d’éthique pour la santé et les sciences de la vie (CNESS) a ordonné l’arrêt de l’étude POPEX consacrée aux opinions sur l’excision à Bamako. L’approbation éthique accordée le 6 juin 2026 a été annulée et les investigations, la collecte ainsi que le traitement des données ont été interrompus. Le motif rapporté est notamment la nécessité de ne pas heurter les « sensibilités locales et régionales » dans le contexte actuel.
Cette décision ne permet toutefois pas de conclure à un refus de la recherche sur l’excision au Mali. Notre propre histoire scientifique montre le contraire.

L’EDSM-VI de 2018 a consacré tout un chapitre à l’excision : prévalence, âge, types pratiqués, personnes ayant réalisé l’acte, mais aussi opinions et croyances vis-à-vis de l’excision.
L’EDSM-VII 2023-2024 a, elle aussi, intégré les « Mutilations génitales féminines/Excisions » dans le questionnaire administré aux femmes.
Voilà précisément le paradoxe.
Si le sujet est suffisamment important pour être mesuré dans nos grandes enquêtes nationales, il doit pouvoir continuer à être étudié avec toute la rigueur scientifique et toutes les garanties éthiques nécessaires.

Pour ma part, je refuse que nous soyons enfermés dans ce faux choix : accepter sans discuter ce qui nous vient de l’extérieur ou défendre sans interroger tout ce qui nous vient de la tradition. Le Mali souverain auquel nous aspirons doit pouvoir faire mieux : produire ses propres connaissances, interroger librement ses pratiques et décider en toute responsabilité de ce qu’il souhaite transmettre à ses enfants.

La souveraineté doit aussi être une souveraineté scientifique

Cela suppose de produire davantage de connaissances maliennes en donnant à nos gynécologues, sages-femmes, médecins, psychologues, sociologues, anthropologues, juristes, démographes, théologiens et chercheurs les moyens d’étudier la pratique dans nos propres réalités. Interrogeons les femmes qui l’ont vécue, les familles qui la défendent comme celles qui l’ont abandonnée, les exciseuses, les leaders religieux et communautaires et les professionnels de santé. Mesurons les complications immédiates et tardives, les conséquences obstétricales, sexuelles et psychologiques.

Examinons aussi, sans les caricaturer, les arguments de ceux qui défendent la pratique.
Puis laissons les preuves parler.
Ceux qui attribuent à l’excision des bénéfices pour la santé doivent pouvoir en apporter la preuve. Les connaissances médicales disponibles établissent déjà que les MGF ne présentent aucun bénéfice sanitaire et qu’elles exposent les filles et les femmes à des risques immédiats et à long terme. À nous désormais de produire davantage de données maliennes sur la nature, la fréquence et l’ampleur de ses conséquences au sein de la population malienne.

Nous n’avons pas besoin que l’Occident nous dise ce que l’excision fait au corps des Maliennes. Nous avons besoin de donner à la science malienne les moyens de l’établir, de le mesurer et de le publier.
Mais produire la preuve ne suffit pas. Lorsque les connaissances disponibles mettent en jeu l’intégrité physique et la santé de l’enfant, la société doit également décider de la protection qu’elle lui accorde. C’est ici que la responsabilité du droit commence.
Notre droit protège le corps humain, mais l’excision reste insuffisamment nommée
Il faut reconnaitre que le débat est également juridique.

Le Code pénal malien adopté en 2024 a renforcé la répression des atteintes à la personne. Son article 321-9 prévoit notamment des sanctions aggravées lorsque des violences ou blessures entraînent une mutilation, une amputation ou certaines infirmités. Cette protection ne relève d’ailleurs pas du seul droit pénal : le Code des personnes et de la famille de 2011 proclame le respect et l’inviolabilité du corps humain et encadre les atteintes à son intégrité. Le Code des personnes et de la famille fournit ainsi lui-même les éléments permettant de distinguer le respect dû à la coutume de la protection accordée à une pratique coutumière dommageable. Et son article 14 donne au juge le pouvoir de prescrire les mesures nécessaires pour empêcher ou faire cesser une atteinte illicite au corps humain.
Il serait donc inexact d’affirmer que l’intégrité physique des filles maliennes se trouve dans un vide juridique absolu. Le principe de protection existe déjà mais ce qui manque encore, c’est la désignation explicite de l’acte.

Mais une difficulté subsiste : l’excision n’est pas encore incriminée de manière autonome, explicite et spécifique, avec une définition claire des actes interdits, des responsabilités, des circonstances aggravantes, des obligations de protection et des sanctions correspondantes.
Cette distinction est fondamentale et change la donne car lorsqu’une pratique touche une proportion aussi considérable de la population féminine et qu’elle est majoritairement réalisée sur des enfants, la précision de la norme juridique n’est pas accessoire, elle est une condition de sa compréhension et de son effectivité.

Au bout du compte, derrière les controverses sur la tradition, la religion, la souveraineté, la science ou le droit, il y a une réalité que nous risquons de perdre de vue : celle de l’enfant sur laquelle l’acte est pratiqué. Revenons donc à elle.
70 % de nos filles. Et si nous regardions enfin les faits ?
C’est 70 % des filles maliennes de 0 à 14 ans qui sont déjà excisées. Ce ne sont pas 70 % de statistiques. Ce sont nos filles. Nos petites-filles. Nos nièces. Nos élèves. Les futures femmes de ce pays.

Et, pour beaucoup d’entre elles, la décision a été prise bien avant qu’elles aient l’âge ou le pouvoir de comprendre, d’accepter ou de refuser ce qui allait être fait à leur corps.
La question n’est plus de choisir entre être « pour » ou « contre » notre culture. Elle n’est pas davantage de choisir entre l’Afrique et l’Occident.
La vraie question est beaucoup plus explicite : que devons-nous conserver de nos traditions lorsque la santé, l’intégrité physique et l’avenir de nos enfants sont en jeu ?

Le Mali doit pouvoir répondre à cette question par lui-même, avec sa culture, ses chercheurs, ses médecins, ses communautés, ses autorités religieuses, ses femmes et ses hommes. Mais il doit y répondre à partir des faits.
Car lorsqu’une pratique concerne près de neuf femmes sur dix et sept filles sur dix, le silence n’est plus de la prudence. Il devient un choix.
Et lorsque ce choix engage le corps et la santé de nos filles, nous devons avoir le courage d’en répondre devant elles.

Par Fatoumata H. Traoré-Samaké : Juriste, consultante spécialisée en genre, développement et gouvernance

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