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Uniformes des femmes au Mali : Entre solidarité sociale et pression financière 

Au Mali, il est difficile d’imaginer un mariage ou un baptême sans uniformes. Ces tenues identiques, cousues dans le même tissu et portées par des membres d’une famille, des amies ou des collègues, sont devenues un élément incontournable des grandes célébrations. Affichant l’unité, la solidarité et l’appartenance à un groupe, elles participent à l’esthétique et à l’ambiance festive des cérémonies. Pourtant, derrière les couleurs chatoyantes des bazins riches et les broderies raffinées, se cache une réalité plus complexe. Entre pression sociale, charges financières et tensions familiales, le phénomène interroge : l’uniforme est-il une bénédiction ou un fardeau ?

Une tradition revisitée

Contrairement à certaines idées reçues, aucun texte juridique ne réglemente le port des uniformes lors des cérémonies. Il s’agit d’une pratique culturelle et sociale, relevant du domaine privé. Selon l’anthropologue Birama Diakon, les uniformes ne sont pas nouveaux dans la tradition malienne. «Ils existaient déjà pour les classes d’âge, les rituels, les nouveaux circoncis ou les chasseurs. Ce qui est récent, ce sont les uniformes lors des mariages civils », explique-t-il.

À l’origine, l’uniforme servait à marquer l’appartenance à un groupe et à renforcer les liens sociaux. Il permettait d’identifier les proches des mariés et de symboliser l’unité familiale. Dans certaines grandes familles, notamment chez les Sarakolés, choisir un tissu modeste et le faire porter par tous riches comme pauvres traduisait un véritable esprit d’égalité et d’entraide.

Une flambée des coûts

Aujourd’hui, la réalité a évolué. Les prix des uniformes varient considérablement : de 5 000 FCFA pour trois pagnes dans certaines familles à 200 000, voire 300 000 FCFA dans d’autres, sans compter les frais de couture et de broderie qui peuvent doubler la mise. À Bamako, où les mariages se multiplient, certaines femmes se retrouvent à coudre deux ou trois uniformes par mois.

Pour Yaya Traoré, Président de l’Association des communicateurs handicapés du Mali, les uniformes créent certes «une ambiance de fête et de célébration » et renforcent l’unité, mais ils peuvent aussi représenter «une charge financière importante et une source de stress ». La société malienne valorisant fortement l’apparence et la conformité, beaucoup se sentent obligés de suivre le mouvement, souvent, au détriment de leur budget.

Pressions et tensions au sein des couples

Les conséquences ne sont pas seulement économiques. Le Dr Abocar Mahamane Kounta, psychologue et enseignant à l’INFTS (Institut national de Formation des Travailleurs Sociaux) constate que les uniformes sont devenus une source de conflits conjugaux. «Les femmes imposent parfois des uniformes très chers, largement au-dessus de leur pouvoir d’achat et de celui de leurs maris. Cela entraîne des tensions pouvant nuire gravement à la stabilité familiale », souligne-t-il.

Certaines absences à des mariages s’expliquent par l’impossibilité d’acheter l’uniforme. D’autres personnes s’endettent pour ne pas subir le regard ou les critiques de leur entourage. Une femme mariée, ayant requis l’anonymat, confie avoir été convoquée à plusieurs reprises en conseil de famille pour ne pas avoir porté l’uniforme ou pour avoir opté pour un modèle jugé trop simple. «Une de mes connaissances s’est endettée pour payer un uniforme. Aujourd’hui, elle se cache de ses créanciers », raconte-t-elle.

Plus grave encore, plusieurs intervenants évoquent des dérives inquiétantes : vols, tricheries, voire comportements déviants motivés par le désir d’acquérir une tenue coûteuse. Pour Mohamed Altanata, administrateur, « l’uniforme pousse certains hommes à voler et certaines femmes à faire des choix regrettables ». Des propos forts qui traduisent l’ampleur des tensions générées.

Exclusion et fracture sociale

L’un des aspects les plus préoccupants demeure le sentiment d’exclusion. Ce qui était censé renforcer l’unité peut, paradoxalement, creuser des divisions. Mlle Aminata, étudiante, témoigne avoir perdu une amie de longue date pour n’avoir pas pu coudre un uniforme trop cher. Elle raconte également avoir assisté à une cérémonie où les invitées sans uniforme étaient reléguées au fond et privées de boissons afin de « ne pas gâcher les images ».

Pour l’anthropologue Birama Diakon, les uniformes ont « tendance à se transformer en marqueur de différenciation sociale», mobilisant des sommes hors de portée pour les plus modestes. Dans un contexte de crise économique et financière, cette surenchère vestimentaire accentue les frustrations et peut fragiliser les liens sociaux.

Mariam Keïta, femme leader, estime que la question mérite d’être revue par les communautés. « Beaucoup de couples sont au bord du divorce à cause de ce problème », affirme-t-elle, déplorant que l’extravagance ait pris le dessus sur la symbolique initiale.

Une responsabilité collective

Plusieurs voix pointent la responsabilité de la société. Associations communautaires, chefs de quartiers et leaders d’opinion pourraient, selon le Dr Kounta, instaurer des règles visant à plafonner les coûts ou à privilégier des tissus modestes. « Si la société voit faire sans rien dire, elle est complice des problèmes que causent les uniformes », estime-t-il.

Oumar Diabaté, conseiller municipal en Commune I, appelle à un retour aux valeurs traditionnelles et à une sensibilisation accrue, notamment auprès des jeunes couples. « À Banamba, les tenues sont simples et accessibles à tous. À Bamako, chaque mariage impose un uniforme différent. Il faut faire attention », prévient-il.

Même son de cloche chez le chauffeur de taxi M. Thiénou, qui considère l’uniforme comme positif tant qu’il reste accessible. « Ma femme vaut plus que de l’or. Si je n’ai pas les moyens, je lui explique. L’important, c’est l’entente », confie-t-il, rappelant que l’esprit d’origine visait l’inclusion et non l’exclusion.

Trouver un équilibre

Tous s’accordent sur un point : l’uniforme en soi n’est pas le problème. C’est son évolution vers le luxe ostentatoire et l’obligation sociale qui pose question. Les conseils convergent vers la modération : définir un budget, privilégier la simplicité, refuser la pression, et rappeler que la valeur d’une personne ne se mesure pas à la richesse de son bazin. « L’uniforme signifie simplicité et sobriété », insiste le Dr Kounta. « Si on ne peut pas l’avoir, ce n’est pas la fin du monde. » Yaya Traoré invite les femmes à ne pas avoir peur de dire non et à se rappeler que « la beauté vient de l’intérieur ».

Au fond, le débat sur les uniformes dépasse la simple question vestimentaire. Il interroge les priorités sociales, le rapport à l’apparence, la solidarité réelle et la capacité collective à préserver l’essence des traditions sans les transformer en instruments de pression.

Entre symbole d’unité et facteur de division, l’uniforme de cérémonie au Mali se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Reste à savoir si la société choisira de renouer avec l’esprit d’inclusion qui l’a vu naître, ou si la surenchère continuera d’en faire un luxe pesant sur les épaules des familles.

Kada Tandina

Mali24.info

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