Tests prénuptiaux : quand l’amour se heurte au devoir de protection des générations
Au Mali, les tests prénuptiaux restent un sujet tabou, souvent freiné par les traditions, la peur du rejet ou le poids du regard social. Pourtant, derrière les hésitations, se cachent des réalités douloureuses : drépanocytose, maladies transmissibles, souffrances familiales et ruptures silencieuses. Entre peur, responsabilité et espoir, de plus en plus de voix appellent les jeunes couples à faire des tests prénuptiaux pour protéger l’avenir des générations futures. La Rubrique Femmes de Mali 24 plonge au cœur d’un débat où l’amour se heurte parfois à la responsabilité. Témoignages d’une jeune drépanocytaire, de médecins, d’un psychologue, d’un sociologue et de couples.
Quand l’amour rencontre la vérité des tests prénuptiaux
Dans les histoires d’amour, il y a des promesses, des projets, des rêves d’avenir et souvent l’envie de construire une famille. Mais il existe aussi des vérités difficiles que beaucoup de couples préfèrent éviter avant le mariage. Parmi elles, les tests prénuptiaux qui demeurent l’un des sujets les plus sensibles dans de nombreuses familles maliennes
Pour certains, demander à son partenaire de faire ces examens revient à semer le doute dans la relation. Pour d’autres, c’est au contraire une preuve de maturité et de responsabilité. Pourtant, derrière ce débat se joue parfois la santé des enfants à naître et l’équilibre du futur couple.
Dans les centres de santé comme dans les familles, plusieurs spécialistes observent encore une forte réticence autour des tests prénuptiaux. Le psychologue et consultant spécialiste des traumas au Cabinet Psycho-solutions, Dr Abocar Mahamane Kounta, explique que cette peur est profondément liée aux émotions et à l’idéalisation du mariage.
« Les couples ne sont pas à l’abri de cette peur des tests prénuptiaux. Ils ont généralement peur de découvrir une maladie génétique comme la drépanocytose ou des infections sexuellement transmissibles pouvant empêcher le mariage déjà idéalisé », souligne-t-il.
Selon lui, des résultats incompatibles provoquent souvent un choc émotionnel brutal chez les partenaires. « Les mots “incompatible” ou “risque élevé” tombent comme des pierres dans l’eau calme du futur qu’ils avaient imaginé », décrit le psychologue.
Dans certains cas, les résultats créent une peur du rejet, de l’abandon ou de la stigmatisation. Le couple peut alors entrer dans une phase de déni, de colère ou de culpabilité. Certains cherchent même à refaire les examens ailleurs dans l’espoir d’obtenir un résultat différent.
Pour le Dr Kounta, cette situation révèle une vérité importante : l’amour seul ne suffit pas toujours à résoudre certaines réalités biologiques. « Le but des tests prénuptiaux n’est pas de trahir l’amour, mais de le protéger », insiste-t-il.
Au-delà du choc psychologique, la drépanocytose reste l’une des principales préoccupations des spécialistes. Maladie génétique encore très répandue en Afrique, elle continue de bouleverser la vie de nombreuses familles.
Mlle Lalla Maïga, bloggeuse et drépanocytaire de forme SC, connaît personnellement les conséquences de cette maladie sur la vie sentimentale. « Être drépanocytaire, c’est un handicap du point de vue sentimental », confie-t-elle.
À seulement 22 ans, la jeune femme raconte avoir dû renoncer à un mariage après des résultats incompatibles lors d’un test d’électrophorèse. « On n’a pas le luxe de choisir son conjoint avec désinvolture », explique-t-elle avec lucidité. Derrière cette phrase se cache une souffrance silencieuse : celle de devoir parfois sacrifier une histoire d’amour pour éviter de transmettre la maladie à ses futurs enfants.
Comme beaucoup de personnes atteintes de drépanocytose, Lalla Maïga dit également subir le poids des incompréhensions sociales.
« Beaucoup de personnes ne connaissent pas la drépanocytose, et il y a beaucoup de désinformation autour des personnes atteintes de cette maladie », regrette-t-elle.
Malgré cela, elle transforme sa douleur en message de sensibilisation. « Je demande à tous mes frères et sœurs de faire le test de l’électrophorèse pour sauver des vies innocentes. On a tous droit au bonheur », lance-t-elle.
Pour le médecin spécialiste en drépanocytose, le Dr Tarre Sory Ibrahim, les tests prénuptiaux constituent aujourd’hui un véritable outil de prévention. « Les tests prénuptiaux, c’est l’ensemble des examens effectués par le couple pour éviter la naissance des enfants handicapés », avance-t-il.
Selon lui, la sensibilisation reste insuffisante au Mali, notamment autour de maladies comme la drépanocytose, l’hépatite et le VIH/ Sida entre autres.
Le médecin déplore également le fait que certains patients refusent d’effectuer les examens par peur de perdre leur partenaire.
« Il y a des patients qui refusent d’amener leurs conjoints à l’hôpital pour faire le dépistage par peur que le mariage ne soit voué à l’échec », affirme-t-il.
Pourtant, les conséquences peuvent être dramatiques.
Mme Coulibaly Assétou Traoré, mère de trois enfants drépanocytaires, porte encore les blessures d’un passé douloureux. Elle a perdu l’un de ses enfants à l’âge de sept ans.
« J’ai décidé de faire les tests prénuptiaux pour mon deuxième mariage suite à une mauvaise expérience qui a coûté une vie et des années de souffrance », raconte-t-elle avec émotion.
Après cette tragédie, elle a exigé que son futur époux fasse les examens avant leur union. « J’avais peur des résultats incompatibles », reconnaît-elle.
Mais lorsque les résultats de son conjoint se sont révélés rassurants, elle dit avoir ressenti « un soulagement et un nouveau souffle ».
Aujourd’hui, elle encourage les jeunes couples à prendre leurs responsabilités avant le mariage. « J’appelle les jeunes couples à être les acteurs actifs de leur vie », conseille-t-elle.
Au-delà de la dimension médicale, les spécialistes rappellent également le poids des traditions et des mentalités dans le refus des tests prénuptiaux.
Pour le sociologue Dr Yacouba Dogoni, le sujet reste encore tabou dans de nombreuses familles maliennes. « La personne à qui on demande ce test peut penser qu’il n’y a pas de confiance », explique-t-il.
Selon lui, certaines personnes préfèrent ignorer les risques plutôt que d’affronter une vérité pouvant remettre en cause le mariage.
Le chercheur estime également que les médias, les leaders religieux et les collectivités locales doivent jouer un rôle plus actif dans la sensibilisation. « Il ne s’agit pas de rompre les unions, mais de mieux préparer les couples pour qu’il n’y ait pas d’effets surprises à l’avenir », insiste-t-il.
Sur ce sujet, certains hommes commencent aussi à changer de regard. C’est le cas de M. Issiaka D. Coulibaly, qui a accepté de faire les tests à la demande de sa partenaire porteuse saine de la drépanocytose. « C’était pour moi le moyen le plus efficace de lutte contre la drépanocytose », affirme-t-il.
Selon lui, beaucoup de jeunes refusent encore les examens par manque d’information. « Le refus de certains hommes est motivé par la méconnaissance de la maladie », estime-t-il.
Aujourd’hui, les spécialistes sont unanimes : les tests prénuptiaux ne doivent pas être perçus comme une menace contre l’amour, mais comme une manière de construire un avenir plus conscient et plus responsable.
Car derrière chaque résultat ignoré peut se cacher une souffrance évitable. Derrière chaque silence peut naître un enfant condamné à des douleurs permanentes, des hospitalisations répétées ou une vie entière marquée par la maladie.
Dans une société où les sentiments occupent une place importante, les experts rappellent qu’aimer quelqu’un ne signifie pas ignorer toutes les réalités.
Le véritable amour est peut-être celui qui accepte de regarder la vérité en face, même lorsqu’elle fait mal.
Kada Tandina
Mali24.info
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