Excision au Mali : Entre tradition, foi et souffrances, l’heure de briser le silence
Au Mali, l’excision reste l’une des pratiques traditionnelles les plus profondément enracinées dans la société. Mais derrière les statistiques se cachent des histoires de douleurs, de traumatismes et parfois de vies bouleversées. Entre héritage culturel, pression sociale, interprétations religieuses et conséquences médicales, le débat reste sensible. Pourtant, une réalité mérite d’être rappelée : la lutte contre l’excision n’est pas une invention récente venue de l’extérieur. Des femmes maliennes, des professionnels de santé, des organisations de la société civile et des institutions nationales la combattent depuis plusieurs décennies.
L’excision, également appelée mutilation génitale féminine (MGF), désigne toute intervention consistant à enlever partiellement ou totalement les organes génitaux externes féminins ou à provoquer une lésion sur ces organes pour des raisons culturelles ou non thérapeutiques. Selon certaines données, plus de 120 millions de femmes et de filles dans le monde auraient subi une MGF. En Afrique, environ 92 millions de filles âgées de 10 ans ou plus seraient concernées et plus de deux millions de filles seraient exposées chaque année. La pratique est recensée dans 28 pays africains, avec des prévalences variant de 5 à 98 %.
Au Mali, les chiffres parlent
Le Mali figure parmi les pays où la pratique demeure particulièrement répandue. Selon l’EDSM-VI de 2018, 89 % des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi l’excision. Chez les filles âgées de 0 à 14 ans, la prévalence atteignait 73 %. La pratique est présente dans toutes les régions du pays, même si les taux sont plus faibles à Kidal, Gao et Tombouctou. L’UNICEF estime, de son côté, à près de huit millions le nombre de filles et de femmes ayant subi une MGF au Mali.
Un autre élément interpelle : l’âge auquel la pratique intervient. Selon l’UNICEF, l’excision est souvent réalisée très tôt, parfois avant l’âge de cinq ans. Une enfant qui n’a ni la possibilité de comprendre l’intervention ni celle de donner un consentement éclairé peut ainsi subir une modification irréversible de son corps.
Derrière ces pourcentages, il y a donc des millions de destins individuels. Certaines femmes ne rapportent pas de conséquences particulières ou ne regrettent pas leur excision. D’autres, au contraire, en portent les séquelles pendant toute leur vie. Cette diversité des expériences doit être reconnue, sans pour autant faire disparaître les risques médicaux documentés.
Une pratique plus ancienne que l’islam
L’un des débats les plus sensibles concerne la religion. Au Mali, l’excision est parfois présentée comme une obligation religieuse ou comme une pratique destinée à préserver la chasteté de la jeune fille, sa réputation et ses chances de mariage. L’écrivain et acteur culturel Amidou Yanogué souligne notamment que certaines communautés associent la pratique à l’identité, au rite de passage, au mariage ou à certaines interprétations religieuses.
Mais l’histoire apporte une nuance importante : l’excision est antérieure à l’islam. Les documents historiques et médicaux consultés rapportent son existence dans certaines sociétés anciennes, notamment en Égypte et dans certaines régions du monde arabe, avant l’avènement de l’islam. Elle a également existé dans des communautés non musulmanes, notamment chez les Coptes d’Égypte.
Cette donnée historique invite à éviter l’amalgame entre excision et islam.
Les sources consultées rapportent certes des traditions attribuant au Prophète Muhammad (paix et salut sur lui) des propos appelant, dans le cas où la pratique serait maintenue, à ne pas aller en profondeur. Mais ces récits ne permettent pas, à eux seuls, de transformer l’excision en obligation religieuse universelle. Le document relève également que certains éléments du fiqh concernant les conséquences anatomiques et physiologiques peuvent conduire à considérer la pratique comme déconseillée.
Dans une société où la religion occupe une place importante, cette distinction est essentielle. La lutte contre l’excision ne devrait pas être présentée comme une lutte contre l’islam. Elle doit plutôt ouvrir un dialogue permettant de distinguer ce qui relève du religieux, du culturel, de la tradition et de la pression sociale.
Quand la tradition devient une obligation sociale
Chez certaines communautés maliennes, notamment dans certaines traditions bambaras, l’excision était autrefois intégrée à un véritable parcours initiatique. Elle marquait le passage de l’enfance à l’âge adulte et constituait un élément d’appartenance au groupe. Dans ce contexte, ne pas être excisée pouvait exposer une fille au rejet, à la stigmatisation ou à des difficultés d’intégration sociale et matrimoniale.
Le problème apparaît lorsque le rite devient une obligation sociale.
Une famille peut ne pas souhaiter exciser sa fille, mais craindre le regard des voisins. Une mère peut être personnellement opposée à la pratique, mais redouter qu’une fille non excisée soit rejetée. Un père peut hésiter entre ses convictions personnelles et les attentes de son entourage.
C’est précisément pourquoi le changement ne peut pas se limiter à dire aux familles : « n’excisez pas ». Il faut aussi agir sur les normes sociales qui rendent parfois l’excision difficile à abandonner.
Le combat a commencé au Mali bien avant les programmes internationaux
Contrairement à une idée régulièrement avancée, la lutte contre l’excision au Mali ne commence pas avec les programmes internationaux contemporains.
Dès les premières années de l’indépendance, des militantes maliennes se mobilisaient déjà. Aoua Keïta, sage-femme, militante et première femme députée du Mali, figure parmi celles qui ont porté cette mobilisation. Entre **1962 et 1968**, la Commission sociale des femmes de l’USRDA, sous son égide, menait des activités contre les mutilations génitales féminines. Des militantes engagées dans les réformes sociales avaient également tenté de faire avancer l’interdiction de l’excision, sans parvenir à l’inscrire dans le Code du mariage de 1962.
Le combat s’est ensuite institutionnalisé. En 1984, le Mali a créé le Comité malien pour l’abandon des pratiques traditionnelles néfastes (COMAPRAT). En 2002, l’État a créé le Programme national de lutte contre la pratique de l’excision (PNLE) par l’Ordonnance n°02-053/P-RM du 4 juin 2002. Le programme a notamment pour mission de coordonner, suivre et évaluer les actions contre la pratique.
En 2019, cette politique a été élargie avec la création du Programme national pour l’abandon des violences basées sur le genre (PNVBG), par la loi n°2019-014 du 3 juillet 2019.
La société civile malienne a également continué à réclamer un cadre juridique plus spécifique. En 2021, l’AMSOPT et l’APDF ont saisi la Cour de justice de la CEDEAO contre l’État malien. Leur requête demandait notamment l’adoption d’une loi spécifique sur la prévention, la répression, la réparation et la prise en charge des victimes de MGF.
Cette chronologie est importante : elle montre que la contestation de l’excision possède une histoire malienne.
Quand le corps garde les traces du passé
Les conséquences médicales peuvent apparaître immédiatement, quelques jours après l’intervention ou plusieurs années plus tard.
Le Dr Sékou Bah, médecin généraliste ayant réalisé sa thèse au service de chirurgie pédiatrique du CHU Gabriel-Touré, rapporte avoir pris en charge des enfants présentant d’importantes hémorragies après l’excision. Certains cas nécessitaient une intervention chirurgicale pour arrêter les saignements. Il décrit également des situations dans lesquelles les lésions concernaient non seulement le clitoris, mais également les petites et grandes lèvres.
Les MGF sont classées en quatre types, selon la nature et l’étendue des lésions. Le type I implique notamment l’ablation du prépuce, avec ou sans partie du clitoris. Le type II concerne l’ablation du prépuce et du clitoris ainsi que celle, partielle ou totale, des petites lèvres. Le type III correspond à l’infibulation, avec suture et rétrécissement de l’orifice vaginal. Le type IV regroupe différentes autres interventions, notamment les perforations, incisions, brûlures ou l’introduction de substances dans les organes génitaux.
Les complications peuvent comprendre douleurs, hémorragies, infections, blessures de l’urètre, rétention urinaire, cicatrices, kystes, complications gynécologiques et problèmes urinaires. À long terme, certaines femmes peuvent également connaître des difficultés sexuelles, gynécologiques ou obstétricales.
Des accouchements qui deviennent parfois une épreuve
La grossesse et l’accouchement peuvent révéler certaines séquelles longtemps après l’excision.
Mme Sanata Doumbia, sage-femme au CHU Gabriel-Touré, évoque notamment la mauvaise cicatrisation et la rigidité du périnée. Elle explique que l’accouchement chez certaines femmes excisées peut être difficile et que les sages-femmes doivent parfois intervenir dans des conditions complexes avant, pendant et après l’accouchement. Elle évoque également les douleurs lors des rapports, la baisse de libido et les difficultés à atteindre l’orgasme.
Une étude malienne citée dans la thèse du Dr Fanta Traoré rapporte que des sages-femmes associaient l’excision à une lenteur de l’expulsion dans 90 % des opinions, aux déchirures périnéales dans 63 % et aux difficultés de réparation du périnée dans 58 %.
Des histoires que les statistiques ne racontent pas
Mariam, aujourd’hui âgée de 45 ans, fait partie de ces femmes dont le parcours illustre la persistance des conséquences.
À 16 ans, elle découvre qu’elle souffre de complications liées à l’excision. Ses premières règles, apparues à 14 ans, étaient irrégulières et extrêmement douloureuses. Une consultation gynécologique révèle qu’une intervention est nécessaire. C’est en interrogeant sa mère qu’elle apprend une vérité douloureuse : elle avait été excisée deux fois par sa grand-mère maternelle et avait tellement saigné qu’elle avait failli mourir.
Plus tard, alors qu’elle espérait connaître une vie conjugale normale, elle découvre d’autres conséquences. Après son mariage et sa grossesse, son gynécologue lui annonce, à six mois de grossesse, qu’un accouchement par voie basse présente des risques importants. Une césarienne est programmée. L’expérience se répétera lors de ses autres maternités.
Aujourd’hui, elle dit avoir transformé cette souffrance en combat contre l’excision.
Une autre, Mme Coulibaly, raconte elle aussi avoir failli perdre la vie lors de son excision et avoir connu un accouchement particulièrement difficile, qui s’est soldé par une césarienne. Son expérience l’a poussée à protéger sa propre fille et à souhaiter l’adoption d’une loi spécifique.
Une souffrance parfois invisible
La psychologue Aïssata Cheikh Tidiane Cisse rappelle que toutes les victimes ne réagissent pas de la même manière. Certaines peuvent ressentir anxiété, tristesse, colère ou perte de confiance. D’autres peuvent présenter des manifestations traumatiques, comme des cauchemars, des souvenirs douloureux ou une peur persistante. Certaines femmes peuvent même sembler avoir surmonté l’événement alors qu’elles portent intérieurement une souffrance qui ne s’exprime que des années plus tard.
La douleur physique peut également alimenter la souffrance psychologique. Les difficultés urinaires, gynécologiques, sexuelles ou obstétricales peuvent modifier l’image que la femme a de son corps et affecter sa confiance en elle.
D’où l’importance d’une prise en charge globale : médicale, psychologique et sociale. Et surtout, insiste la psychologue, la victime ne doit jamais être forcée à raconter ce qu’elle a vécu.
Changer sans humilier
L’abandon de l’excision ne pourra probablement pas se faire par les injonctions seules. L’expérience menée dans certaines communautés montre que le dialogue peut produire des résultats.
Massaman Keïta, qui a travaillé pendant quatre ans dans une communauté de Kéniéba avec ENDA-Mali, affirme avoir contribué à une évolution ayant conduit 80 % de la communauté à abandonner la pratique. Les émissions radiophoniques, les causeries-débats et la sensibilisation sur les conséquences ont constitué des outils importants.
L’écrivain Amidou Yanogué défend également une approche fondée sur le dialogue avec les leaders traditionnels et religieux, les femmes et les jeunes. Il propose notamment de réfléchir à des alternatives aux rites de passage, afin de conserver leur dimension culturelle et éducative sans porter atteinte à l’intégrité physique des filles.
C’est peut-être là l’un des enjeux majeurs : comment préserver une identité culturelle sans conserver nécessairement toutes les pratiques qui l’accompagnaient autrefois ?
Et maintenant ?
Le Mali dispose d’une longue histoire de mobilisation contre l’excision : des militantes de l’indépendance comme Aoua Keïta, aux organisations de femmes, en passant par le COMAPRAT, le PNLE, le PNVBG, les professionnels de santé et les organisations de défense des droits des femmes.
La question demeure néanmoins ouverte. La lutte contre l’excision ne peut pas être uniquement médicale, juridique ou internationale. Elle doit aussi être éducative, familiale, culturelle et religieuse.
La première protection commence à la maison. Éduquer une fille ne signifie pas lui apprendre à se conformer à une pratique par peur du regard des autres. C’est lui donner les moyens de connaître son corps, de comprendre ses droits et de grandir sans violence.
Aux parents, le message de la psychologue Aïssata Cheikh Tidiane Cissé est simple : écouter les filles, s’informer, dialoguer et oser les protéger. Préserver une tradition ne devrait jamais signifier sacrifier l’intégrité physique ou psychologique d’un enfant.
L’excision est certes une pratique ancienne. Mais une tradition n’est pas nécessairement immuable. Une société peut respecter son histoire tout en choisissant de faire évoluer certaines pratiques.
Au Mali, le véritable défi n’est donc pas de savoir qui a raison entre tradition et modernité. Il est de construire un dialogue suffisamment intelligent et respectueux pour permettre aux communautés de répondre collectivement à une question essentielle : quelle société voulons-nous laisser à nos filles ?
Et peut-être que la réponse commence par une évidence : une fille n’a pas besoin d’être excisée pour être respectable, digne, mariable ou pleinement membre de sa communauté. Elle a d’abord besoin d’être protégée, éduquée et respectée.
Kada Tandina
Mali24.info
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