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Du Détroit d’Ormuz au Détroit de Bab el-Mandeb : Un conflit géopolitique à géométrie variable: Et quelles leçons pour l’Afrique dans la stratégie géopolitique mondiale ?

 

Dans la géopolitique contemporaine, certains espaces maritimes concentrent à eux seuls les tensions, les rivalités et les ambitions des grandes puissances. Le détroit d’Ormuz, passage vital entre le Golfe persique et l’océan Indien, et le détroit de Bab el-Mandeb, porte d’entrée entre la mer Rouge et l’océan Indien, constituent aujourd’hui deux nœuds stratégiques majeurs de la conflictualité mondiale.     Ces deux corridors maritimes, séparés géographiquement mais liés dans la chaîne logistique mondiale, révèlent une nouvelle configuration du pouvoir international : celle d’un conflit à géométrie variable, où les affrontements militaires, économiques, énergétiques et diplomatiques s’entrecroisent.

À travers ces deux détroits, c’est toute la reconfiguration de l’ordre mondial qui se joue — et l’Afrique, longtemps perçue comme périphérique, se retrouve désormais au cœur de cette recomposition.

Ormuz et Bab el-Mandeb : les artères vitales du commerce mondial

Le détroit d’Ormuz voit transiter environ un cinquième du pétrole mondial. Toute perturbation dans cette zone — tensions entre l’Iran, les États-Unis et leurs alliés régionaux — entraîne immédiatement une volatilité des marchés énergétiques mondiaux. L’Iran, en menaçant régulièrement de fermer Ormuz, rappelle qu’il détient un levier stratégique disproportionné par rapport à son poids économique.

Bab el-Mandeb, quant à lui, relie la mer Rouge au golfe d’Aden et constitue le passage obligé vers le canal de Suez. Il est essentiel au commerce entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique. La militarisation croissante de cette zone, notamment à cause de la guerre au Yémen, des attaques des Houthis contre des navires marchands et de la présence navale des puissances occidentales, en fait un théâtre de confrontation indirecte entre puissances régionales et mondiales.

Ces deux détroits forment ainsi un continuum stratégique : si Ormuz contrôle l’énergie, Bab el-Mandeb contrôle la circulation commerciale. Leur déstabilisation simultanée pourrait provoquer un choc systémique mondial.

Une géométrie variable des conflits : guerre hybride et rivalités croisées

Le concept de “géométrie variable” traduit ici la nature mouvante des alliances et des antagonismes. Dans cette zone, il n’existe plus de guerre classique opposant deux blocs fixes. Les acteurs changent de posture selon les intérêts du moment et des perspectives.

Les États-Unis protègent la liberté de navigation tout en consolidant leur présence militaire. La Chine, dépendante de ces routes pour ses importations énergétiques, renforce sa présence navale, notamment à Djibouti, où elle possède sa première base militaire à l’étranger. La Russie, affaiblie sur d’autres fronts, cherche à maintenir une influence via ses partenariats avec l’Iran et certains régimes africains.

À cela s’ajoutent les puissances régionales : Iran, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Turquie, Israël — chacun poursuivant ses intérêts sécuritaires, religieux ou économiques. Les groupes non étatiques, tels que les Houthis (allié de l’Iran), deviennent eux aussi des acteurs capables de perturber l’ordre maritime international.

La conséquence est une guerre diffuse, asymétrique, fragmentée, hybride : drones, cyberattaques, sabotage maritime, sanctions économiques, guerre informationnelle. Les détroits deviennent des laboratoires d’une nouvelle conflictualité mondiale.

L’Afrique : de continent périphérique à pivot stratégique

Longtemps minimisée, marginalisée voire méprisée souvent dans les grands calculs géopolitiques, l’Afrique est désormais directement concernée. En effet, le détroit de Bab el-Mandeb borde la Corne de l’Afrique, région devenue cruciale dans la compétition mondiale. Le cas du Djibouti, par exemple, qui accueille des bases militaires américaine, chinoise, française, japonaise et italienne — est un  fait unique au monde.

La Somalie, l’Érythrée, le Soudan, l’Éthiopie et même le Kenya se retrouvent pris dans cette logique de rivalité stratégique violente. Les ports africains deviennent des actifs convoités : Berbera, Port-Soudan, Mombasa, Lamu. La mer Rouge élargie devient un espace où se croisent intérêts militaires, mais aussi logistiques et commerciaux.

Mais cette centralité nouvelle comporte des risques : instrumentalisation des États africains, les pressions extérieures des multinationales, l’endettement stratégique, la dépendance sécuritaire, la perte de souveraineté portuaire.

– Quelles leçons pour l’Afrique ?

–  Quelles stratégies  présentes pour un positionnement d’avenir ?

  1. Penser la souveraineté maritime comme priorité stratégique

L’Afrique possède plus de 38 États côtiers, mais demeure sous-équipée pour contrôler ses eaux territoriales. La sécurité maritime doit devenir une priorité continentale. Sans maîtrise de ses espaces maritimes, l’Afrique restera spectatrice de conflits qui affectent directement ses intérêts.

  1. Éviter l’alignement passif dans les rivalités des grandes puissances

Le continent doit éviter de devenir un simple terrain de projection pour puissances extérieures. L’installation de bases militaires étrangères ou la concession de ports stratégiques doivent répondre à des intérêts africains clairement définis.

  1. Construire une diplomatie africaine unifiée des corridors maritimes

L’Union africaine et les organisations régionales doivent développer une doctrine commune sur les détroits, les ports, la sécurité navale et les routes commerciales. La ZLECAf ne peut réussir sans sécurisation des axes maritimes.

  1. Transformer la position géographique en puissance économique

Au lieu de subir la géographie, l’Afrique doit la valoriser : zones franches portuaires, hubs logistiques, industries navales, infrastructures de transbordement. La proximité avec Bab el-Mandeb est un atout si elle est stratégiquement exploitée.

Conclusion : l’Afrique face à son rendez-vous géopolitique

Du détroit d’Ormuz au détroit de Bab el-Mandeb, le monde entre dans une ère où les checkpoints maritimes deviennent les nouveaux centres de gravité de la puissance mondiale. Dans cette recomposition, l’Afrique n’est plus périphérique : elle est au centre.

Le défi pour le continent est clair : subir ou agir. Soit l’Afrique reste fragmentée et vulnérable aux stratégies extérieures, soit elle transforme cette nouvelle centralité géographique en levier de souveraineté, d’influence et de prospérité.

L’histoire géopolitique mondiale se redessine sur les mers. L’Afrique doit désormais apprendre à naviguer comme puissance, et non plus seulement comme passage. »

Pr. Clément DEMBÉLÉ

 

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