<< Je vous écoute. Mais s’il vous plait, merci de lire l’intégralité du post avant d’intervenir >>, c’est en ces termes que Alioune Ifra Ndiaye s’est exprimé sur la biennale artistique et culturelle du Mali.
La Biennale : un héritage à honorer… mais à dépasser
Selon lui, la Biennale artistique et culturelle fait partie de notre histoire. Elle est un héritage des années 60, un symbole d’une époque où le Mali cherchait à construire une identité nationale forte à travers la culture.
Mais aujourd’hui, estime-t-il, il faut avoir le courage de le dire clairement : la Biennale est devenue un outil dépassé. A l’en croire, son maintien au cœur de notre politique culturelle repose davantage sur une nostalgie collective, entretenue par un récit souvent idéalisé, que sur une réelle efficacité face aux enjeux actuels.
<< Notre attachement émotionnel à la Biennale est compréhensible. Mais il ne doit pas nous empêcher de voir une réalité plus large : le Mali traverse depuis longtemps une crise plus profonde, celle d’une transition inachevée entre les systèmes traditionnels et les modèles modernes de société >>, a-t-il ajouté.
Pour Alioune Ifra Ndiaye, ce ne sont plus les fétiches qui empêchent de faire ou punissent. Mais la police, le juge… Ce n’est plus la parole donnée qui engage. Mais un contrat signé. Ce n’est plus la communauté traditionnelle (peule, Bamanan, etc…) qui transmet les valeurs et les compétences professionnelles, mais l’école, les ateliers, les médias et les systèmes modernes de production et de diffusion.
Or, dit-il, notre politique culturelle ne s’est pas adaptée à cette transformation. << Nous avons commis une erreur fondamentale : réduire la culture au divertissement et au folklore >>, déplore-t-il.
Alioune Ifra Ndiaye pense que la culture, en réalité, est bien plus que cela. Il précise que la culture est un univers symbolique de productions et de règles qui permet à un groupe d’individus de coopérer en toute confiance.
<< Quand je passe à un feu vert en toute confiance, c’est parce que je partage un même univers de règles avec les autres usagers. Voilà ce qu’est la culture : un socle invisible qui organise la vie collective >>, argue-t-il.
Et ce socle, ajoute-t-il ne se construit pas par des événements ponctuels, mais par une production continue de récits modernes. Et d’ajouter que l’un des grands échecs de notre apprentissage démocratique depuis 1991 réside ici : << nous n’avons pas construit les récits qui accompagnent la modernité malienne >>.
De 1991 jusqu’à l’arrêt de l’apprentissage démocratique, poursuit Alioune Ifra, il n’y a pas eu, par exemple, une série télévisuelle produite sur l’environnement des collectivités locales, des CESCOM, de la Justice, du pouvoir exécutif, du pouvoir législatif, sur les outils modernes de solidarité comme l’INSPS et l’AMO, sur la vie quotidienne d’un paysan, d’un mécano, d’un apprenti-chauffeur, d’un commerçant, d’une gargotière, d’un fonctionnaire, d’un avocat, d’un transitaire, d’un artiste… Bref ce qui fait le Mali contemporain.
Poursuivant, il dira que << Nous avons laissé un vide. Et ce vide selon lui, ne peut pas être comblé par la Biennale. Malgré son prestige passé, il trouve la Biennale est coûteuse, produit peu d’impact durable, reste déconnectée des enjeux actuels et a montré, à travers ses différentes tentatives de relance, ses limites.
<< Elle ne construit pas un lien social durable. Elle ne crée pas une dynamique continue. Elle ne prépare pas les citoyens au monde contemporain >>, précise Alioune Ifra Ndiaye.
Pire encore, il pense que les conditions dans lesquelles certains jeunes y participent (hébergement, restauration, organisation) sont en contradiction totale avec l’idée même de modernité que nous prétendons leur transmettre.
<< Oui, la Biennale est un patrimoine national. Oui, elle a joué un rôle important, notamment dans les années 70-80. Mais aujourd’hui, sa place n’est plus au cœur de notre politique culturelle >>, précise-t-il. Et de renchérir que << sa place est dans la mémoire, dans les archives, dans les musées >>. Elle doit être documentée, valorisée, expliquée aux jeunes générations comme un moment important de notre histoire. Mais elle ne peut plus structurer notre avenir.
Ce dont le Mali a besoin aujourd’hui selon Alioune Ifra Ndiaye, ce n’est pas d’un événement tous les deux ans. C’est d’une présence culturelle permanente.
<< Une culture qui vit tous les jours, touche tous les territoires, accompagne les citoyens dans leur quotidien >>, confirme-t-il.
De son avis, oe Mali dispose d’un potentiel immense. Dans les 19 régions et le district de Bamako, << nous pouvons créer un réseau d’environ 94 espaces culturels en moins de deux ans >>.
Ces espaces permettraient pour lui, une diffusion régulière de la culture contemporaine, une production artistique continue, un accès réel du public à la culture, une professionnalisation des acteurs culturels.
En remplacement de la Biennale, chaque année, alternativement avec Bamako, il avance que les directeurs des 94 espaces des 19 régions, se rencontrent pendant 3 semaines dans une région, proposent les meilleures œuvres des saisons passées, avec comme publics les meilleurs élèves, étudiants et apprentis des 19 régions invités par l’État. Le gouvernement y tiendra un conseil de ministre. Les artistes et les producteurs y viendront pour proposer leurs œuvres aux 94 directeurs. Et une nouvelle programmation des 94 espaces s’y construit : théâtre, cinéma, danse, arts populaires, conférence-débat, arts plastiques, musique, édition, autres formes d’exposition, …
<< Ce ne serait plus un événement de nostalgie. Mais un outil vivant de structuration du secteur culturel et de construction d’une citoyenneté moderne >>, raisonne M. Ndiaye. Qui pense qu’il ne s’agit pas de renier notre passé. Il s’agit de refuser qu’il nous empêche d’avancer.
Le Mali a besoin donc d’un projet culturel moderne, d’un récit collectif tourné vers l’avenir et d’une présence culturelle continue.
<< Remplacer la Biennale par une “quotidienne” n’est pas une option. C’est une nécessité. C’est un combat que je porte depuis 2001. Cela fait 25 ans >>, conclut-il.
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