Pr Amadou Bocoum, Gynécologue au CHU de Gabriel Touré : « La planification familiale n’est pas faite pour empêcher les couples d’avoir des enfants »
Pr Amadou Bocoum est Maitre de conférences agrégé de gynécologie-obstétrique. Enseignant à la faculté de médecine et d’Odontostomatologie de Bamako, il est gynécologue obstétricien au département de gynécologie obstétrique au Centre hospitalier et universitaire Gabriel Touré de Bamako. Dans cet entretien, Pr Boucoum évoque la planification familiale, considérée comme un levier essentiel pour améliorer la santé de la mère et de l’enfant, renforcer le bien-être des familles et contribuer au développement de la société.
Qu’entend-on exactement par planification familiale et quels sont ses principaux objectifs ?
La planification familiale en terme claire désigne l’ensemble des moyens, des mesures permettant aux individus de choisir librement d’avoir des enfants, de déterminer le nombre d’enfants souhaités et également l’espacement des naissances. Si l’on comprend vraiment, l’objectif principal est de permettre l’épanouissement de la femme et de la famille.
Pourquoi la planification familiale est-elle considérée comme un enjeu important de santé publique ?
La planification familiale, c’est d’assurer le bien-être de la famille et on constate que si la femme a des grossesses espacées, cela lui permet d’avoir un bon état de santé. Donc l’objectif est d’assurer le bien-être de la famille à travers le bien-être de la femme. Grâce à la planification familiale, nous sommes arrivés à réduire considérablement le taux de décès maternel à travers le monde. Car parmi les facteurs de risque des décès maternels, il y a quatre « T » qu’il faut prendre en compte.
Le premier « T » : trop tôt, c’est-à-dire les adolescentes qui tombent enceintes, les femmes de moins de 20 ans qui contractent une grossesse, comme tenu de l’immaturité de leur organisme, le taux de complications est très élevé dans cette catégorie.
Le deuxième « T » : trop nombreuse, les femmes qui font plusieurs grossesses, 6, 7 voire 8 accouchements ont un risque élevé de complications comme l’hémorragie pouvant entrainer le décès.
Le troisième « T » : trop rapproché, les femmes qui ont des grossesses trop rapprochées ont un risque élevé de décès maternel.
Et le quatrième « T » : trop tardivement, les femmes d’un certain âge avancé, plus de 37 ans ou souvent 40 ans, qui continuent à faire des grossesses ont un risque élevé de mourir de complications de la grossesse ou de l’accouchement.
Donc la planification familiale permet de jouer sur ces quatre T et permet ainsi de réduire le taux de décès maternel lié surtout aux complications de la grossesse ou de l’accouchement.
Quels sont les avantages de la planification familiale pour les femmes, les hommes, les enfants et les familles dans leur ensemble ?
Les avantages pour la famille sont nombreux. Une femme qui a des grossesses espacées, sa santé est plus assurée par rapport à une femme qui a des grossesses trop rapprochées ou trop nombreuses. Une femme qui a des grossesses rapprochées a souvent des difficultés pour assurer les soins de santé pour sa grossesse et le coût de la prise en charge de ces grossesses peut réduire considérablement le budget de la famille. Une femme qui a des grossesses et accouchements espacés, a plus le temps de s’occuper de ses enfants et les allaiter normalement jusqu’à 20 mois.
Donc dans l’ensemble, la planification familiale permet toujours d’assurer le bien-être de la famille, qui parle de famille, on parle du père, de la mère, mais également des enfants.
Plusieurs méthodes contraceptives existent aujourd’hui. Pouvez-vous nous présenter les principales et expliquer leurs spécificités ?
Plusieurs méthodes contraceptives existent aujourd’hui et chaque méthode a ses avantages et ses inconvénients.
Donc, je ne pourrais pas vous citer les méthodes une à une. A propos des méthodes naturelles, ces méthodes sont basées surtout sur le calcul des jours d’ovulation pour savoir quelles sont les périodes à risque pour la femme de contracter une grossesse. Et pour ça, il existe des colliers qu’on donne aux femmes qu’elles commencent à utiliser à partir du premier jour des règles et elles peuvent pousser l’anneau autour du collier jusqu’à arriver à une partie où on pense qu’elle a un risque de contracter la grossesse. Et jusqu’à la fin de cette partie, elle doit maintenir un rapport sexuel protégé ou bien elle doit s’éloigner du mari pour ne pas avoir de rapports durant cette période-là.
Parmi les méthodes naturelles également, il y a le coït interrompu, le fait que le mari ne va pas éjaculer dans le vagin de la femme.
Pour les méthodes naturelles, le taux d’échec est très élevé par rapport aux autres méthodes modernes.
Parmi les méthodes modernes, il y a celles qui sont de courte durée d’action et celles qui sont de longue durée d’action. On parle de méthodes de longue durée d’action si une seule prise de la méthode permet de couvrir une période supérieure à trois mois. Si une seule prise couvre moins de quatre mois, cette méthode n’est pas considérée comme de courte durée d’action.
Les méthodes de courte durée d’action, nous avons tous ceux qui sont comme pilule contraceptive qu’on prend soit pendant 21 ou 28 jours par mois. Donc ces pilules sont considérées comme de courte durée d’action. Il y a des pilules qui sont constituées d’une seule molécule, qu’on appelle des progestatifs simples, ou des pilules qui contiennent deux molécules, qu’on appelle des oestroprogestatifs et chacune de ces pilules-là a ses indications précises. Quand la femme vient en consultation, en fonction de ses besoins et de son état de santé, on peut lui proposer une de ces méthodes de pilules. Autre méthode de courte durée d’action, ce sont les préservatifs, que ce soit les préservatifs masculins ou les préservatifs féminins. Autre méthode de courte durée d’action, nous avons les injections qui sont à base des progestérones, il s’agit des injections qu’on fait tous les trois mois.
Parmi les méthodes de contraception de longue durée d’action, nous avons l’implant sous-cutané qu’on met au niveau du bras. L’efficacité, ça varie entre 2 ans et demi et 4 ans selon le type qu’on utilise. Autre méthode de longue durée d’action, les dispositifs intra-utérins qu’on appelle les stérilets, qu’on place à l’intérieur de l’utérus. Et ces stérilets soient à cuivre ou à base de progestérone, l’efficacité, ça peut aller jusqu’à 8 voire 10 ans. Toutes ces méthodes ont leurs avantages et leurs inconvénients.
L’avantage des méthodes de longue durée d’action, c’est qu’il n’y a pas d’oubli, une fois que la méthode est utilisée l’effet est immédiat.
Est ce qu’il existe des méthodes traditionnelles de planification familiale? Sont-elles efficaces ? Si oui pouvez-vous les décrire ?
Concernant les méthodes traditionnelles de contraception, souvent nous attendons des choses comme ça avec les personnes disant que j’ai utilisé des méthodes traditionnelles de contraception. Il y a très peu d’études sur leur efficacité, donc je ne pourrais pas vous expliquer en termes clairs le nom des médicaments traditionnels qui peuvent jouer le rôle de contraceptifs. Et je sais que la médecine traditionnelle, la pharmacopée continue de faire des recherches sur ces méthodes traditionnelles de contraception, et pour le moment, ces méthodes ne sont pas en vente dans les pharmacies pour contraception.
Souvent, il y a des méthodes de planning modernes qui ne marchent pas toujours. Quelles sont les raisons ?
Une femme peut utiliser une méthode moderne de contraception et malgré tout, elle tombe enceinte ou bien il y a des effets secondaires. C’est pourquoi une femme ne doit pas aller à la pharmacie et dire que je vais faire acheter telle ou telle méthode contraceptive et l’utiliser. Il y a ce qu’on appelle des critères d’éligibilité médical. C’est donc un ensemble d’éléments qu’il faut prendre en compte pour pouvoir proposer une méthode moderne à une patiente. Cela prend en compte si elle a des maladies particulières associées, problèmes d’hypertension artérielle, de diabète, d’obésité, des maladies cardiaques ou rénales. Donc les prescripteurs doivent évaluer d’abord ces aspects avant de proposer une méthode de contraception à une patiente. Les effets secondaires ne sont pas généraux et souvent une femme peut utiliser une telle méthode et ne la supporte pas et une autre peut l’utiliser et la supporte sans problème. Souvent les saignements intermittents qui font que certaines femmes n’arrivent pas à supporter ou bien il y en a qui font une prise de poids énorme liée à la méthode qui peut les pousser à arrêter la méthode.
Certaines personnes craignent les effets secondaires des méthodes contraceptives. Que leur répondez-vous ?
Certaines personnes utilisent des méthodes sans vraiment consulter un spécialiste dans le domaine pour voir est-ce que vraiment cette méthode devait être utilisée ou pas. Les effets secondaires sont souvent personne dépendante, moi j’ai pu utiliser une méthode, ça ne fait rien, si vous voulez utiliser, vous pouvez avoir des effets secondaires. On ne doit pas avoir peur parce qu’une telle personne a utilisé la méthode et elle a eu des problèmes et moi aussi si je l’utilise je pourrai avoir les mêmes complications. On ne doit pas avoir peur de la contraception.
Quels sont les principaux obstacles à l’accès aux services de planification familiale dans notre contexte ?
Le premier des obstacles à l’accès aux services de planification familiale dans notre contexte est le problème de personnel qualifié. Est-ce que là où on part, il y a quelqu’un qui est présent, qui peut vous donner des renseignements sur les méthodes de contraception ? Deuxième chose, c’est la disponibilité du produit, parce que la population ne va pas aller vers la contraception, mais il faut que les produits arrivent à la population. Donc, si les femmes ont un besoin, mais ce besoin n’est pas couvert parce que le médicament n’est pas disponible, cela peut être un problème, un obstacle. Il y a aussi le coût du produit. Quand le coût du médicament est excessif par rapport aux possibilités d’achat de la population, cela peut constituer un obstacle. Généralement, ce sont ces trois obstacles. Mali pour moi, le principal obstacle est surtout le manque d’information, de sensibilisation sur la contraception.
Quel rôle jouent les hommes dans les décisions liées à la planification familiale ?
Il est important dans la planification familiale, parce que nous sommes dans encore une société patriarcale où certaines décisions viennent de l’homme. Ce qui a fait qu’on a eu beaucoup de mal à implanter la planification familiale. On a pensé qu’en informant seulement les femmes, on pouvait les faire adhérer à la contraception, mais ce n’est pas le cas, il faut obligatoirement impliquer les hommes dans la prise des décisions. Depuis que les hommes ont été impliqués dans la sensibilisation à tout ce qui concerne la planification familiale, on a vu qu’il y a une adhésion massive des femmes à la contraception comparée au moment où les hommes n’étaient pas impliqués, surtout lors des sensibilisations.
Comment sensibiliser davantage les jeunes à la santé reproductive tout en tenant compte des réalités socioculturelles ?
Le premier endroit pour la sensibilisation est les milieux scolaires. Il faut qu’il y ait des chapitres dans les programmes consacrés à la santé sexuelle et reproductive, surtout des adolescents. La deuxième chose, c’est dans les médias, il faut qu’il y ait des spots où parfois des émissions sur la sensibilisation sur la santé sexuelle et reproductive des jeunes, tout en restant lié aux valeurs sociales et culturelles. Cela pourra aider les parents à amener les enfants pour des soins en matière de santé sexuelle et reproductive. Autre chose, c’est d’avoir un service de santé adapté aux jeunes. Parce que les jeunes et les personnes âgées ne doivent pas venir consulter au même endroit chez le même spécialiste. Souvent s’il y a une maman qui est là et une jeune de 15-16 ans qui vient parce qu’elle a un problème devant la maman qui est là, elle a du mal à s’exprimer. Ce qui fait poser un obstacle à l’accès aux soins. Donc le fait d’avoir un service de santé adapté aux jeunes permettra de trouver des solutions aux problèmes de santé reproductive des jeunes.
Quel rôle les leaders communautaires, religieux et les organisations de la société civile peuvent-ils jouer dans la promotion du planning familial ?
Les leaders religieux jouent un rôle important car ils constituent nos relais dans les communautés. Il y a beaucoup de structures telles que le réseau Islam population et développement. La Société malienne de gynécologie et d’obstétrique collabore beaucoup avec ces réseaux ou des communicateurs traditionnels. Nous collaborons beaucoup avec ces réseaux dans le cadre de la promotion de la santé et souvent dans des prêches. Ils sont formés pour répondre à des questions en rapport avec la santé sexuelle et reproductive.
Quel message souhaitez-vous adresser aux populations concernant l’importance de la planification familiale pour le bien-être des familles et le développement de la société ?
La planification familiale n’est pas faite pour empêcher les couples d’avoir des enfants. Elle est faite pour que les couples et les enfants au moment où vraiment ces couples-là veulent avoir un enfant, qu’ils aient le nombre d’enfants souhaité et permettant d’assurer leur épanouissement. Nous lançons ce message à la population de consulter et de fréquenter les structures de santé dans le but d’avoir des informations sur les méthodes contraceptives et d’éviter d’écouter ce que les gens disent par-ci par-là, qui n’ont rien à voir avec ce qui se passe réellement sur le terrain.
Propos recueillis par Kada Tandina
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