Relations Mali-Chine : Une vitalité qui se heurte à des frustrations de plus en plus insupportables pour des Maliens

Entre amis, se dire la vérité ne doit pas frustrer si l’amitié est réellement sincère, dit un adage de chez nous. C’est ainsi que lors de la cérémonie d’ouverture de la première édition du Forum de coopération Chine-Mali (25-26 octobre 2022 au CICB), le représentant du gouvernement malien a souhaité que l’Empire du milieu fasse des efforts  dans la délivrance de visa au profit des opérateurs économiques maliens afin de réellement booster les échanges commerciaux entre les deux pays.

«La Chine est en train de consolider les bases d’une nouvelle organisation totalement dédiée au développement à travers la Grande initiative pour le développement international auquel le Mali prendra part», a rappelé l’ambassadeur Mahmoud Mohamed Arby (directeur de la coopération Asie-Océanie au ministère malien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale) qui a représenté le gouvernement malien à la cérémonie d’ouverture de la 1ère édition du Forum de coopération Chine-Mali organisé du 25-26 octobre 2022 au CICB.

De l’excellence des relations partenariales sino-maliennes, il en a été beaucoup question lors de cet événement. Ce partenariat est-il pour autant mutuellement avantageux pour les acteurs de tous les secteurs de notre pays ? Comme les entrepreneurs du BTP (Bâtiments et Travaux publics), les opérateurs économiques ne le voient pas ainsi depuis qu’ils sont privés de visa d’entrée en Chine pour les affaires.

«Cela fait au moins 7 ans que la Chine refuse le visa aux commerçants maliens. Le sésame est délivré au compte-gouttes pour le délai dérisoire d’un mois», déplore Samba, un jeune commerçant du Grand marché de Bamako. «Nous avons protesté par tous les moyens légaux, en vain», ajoute-t-il. Mais, selon beaucoup de ses camarades, «la situation perdure parce que les autorités maliennes n’en ont jamais fait leurs affaires. Les opérateurs économiques maliens sont les seuls à être frappés par cette mesure discriminatoire en Afrique de l’ouest. Dans des pays comme la Côte d’Ivoire, le Congo-Brazzaville… les autorités ont haussé le ton. En Côte d’Ivoire, la Chine est revenue sur sa décision quand le gouvernement ivoirien a décidé d’appliquer la réciprocité à l’égard des Chinois voulant se rendre dans le pays. Et il est temps que le gouvernement malien agisse de même s’il est réellement préoccupé par les intérêts du peuple».

«C’est une situation qui a ruiné le commerce dans notre pays», constate Samba. «Nous sommes confrontés à tous les problèmes pour nous approvisionner en Chine. Il y a toujours des problèmes par rapport aux virements bancaires à cause de la mauvaise foi des partenaires chinois sur place. Sans compter que les marchandises livrées au finish sont très en deçà de la qualité demandée», poursuit-il. «Les pertes sont souvent énormes puisque nous sommes contraints de brader aux détaillants qui vendent dans des zones rurales pour ne pas tout perdre», déplore-t-il.

Envahir le marché malien et prendre le contrôle de l’économie malienne

«Après le secteur des BTP, les Chinois veulent s’accaparer aussi du secteur du commerce en faisant de nous des sous-traitants condamnés à se contenter de la portion congrue. C’est pourquoi ils font tout pour nous empêcher de nous rendre en Chine pour négocier et commander nos marchandises», dénonce Aminata, une jeune opératrice. «Aujourd’hui, je me suis retournée vers Dubaï (Emirats arabes unis) et Istanbul (Turquie) comme beaucoup de femmes d’affaires du Mali. Il est vrai que la marge bénéficiaire est réduite à ce niveau, mais c’est mieux que ce que la Chine nous impose depuis des années», précise-t-elle.

Il faut rappeler que, en juin 2016, le Syndicat national des commerçants détaillants (SYNACODEM) et ses alliés avaient organisé un sit-in devant l’ambassade de la Chine à Bamako pour protester contre cette «mesure discriminatoire» appliquée depuis le 15 février 2016. Une manifestation pacifique réprimée avec une dizaine de blessés, une vingtaine d’interpellations et des centaines de motos saisies. A l’époque, l’ambassade de Chine exigeait des demandeurs de visas de produire une «lettre d’invitation officielle» pour bénéficier d’un visa en Chine.

Et cette lettre d’invitation devait obtenir l’aval de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Mali (CCIM) pour être valable. Pire, les Chinois ne voulaient pas que la lettre d’invitation soit envoyée par courriel, mais fournie en copie dure avec un cachet original. Autrement, le fournisseur chinois devait poster la lettre d’invitation. Ce qui prend naturellement du temps… Et encore, avait alors déploré un commerçant, «quand le visa est obtenu, il ne dure qu’un mois, une période trop courte pour faire ses achats» en Chine.

«La fermeture du marché chinois aux opérateurs économiques maliens a pour but de permettre aux commerçants chinois d’envahir le marché malien et de prendre le contrôle de l’économie malienne. Nous exigeons donc la réciprocité dans les conditions d’octroi des visas et la levée de l’exigence d’une lettre d’invitation avalisée par la CCIM», avait exigé Demba Tidiani Kanadji, le 2e vice-président du Synacodem, lors d’une conférence de presse qui avait suivi cette répression

«La Chine veut simplement nous imposer de nous ravitailler chez les opérateurs économiques chinois qui sont nombreux à s’installer dans notre pays. Elle veut nous empêcher d’aller acheter nos produits directement en Chine», avait dénoncé Kanadji en révélant que 90 % des commerçants maliens s’approvisionnent en Chine. Et pour des jeunes opérateurs économiques maliens comme Samba, l’Empire du milieu a presque atteint son objectif. «L’ouverture de China Mall ; il y a quelques mois seulement, en est la preuve. Ce gigantesque supermarché offre sur place tout ce que les commerçants maliens importaient de la Chine. Et aujourd’hui, les boutiques gérées par les Chinois se multiplient à Bamako», souligne-t-il.

Des ressources naturelles exploitées au mépris de la légalité et des populations

Comme le dit si bien un observateur (analyste économique), il est vraiment louable aujourd’hui que le Mali et la Chine veuillent construire «une communauté de destin dans la nouvelle ère pour concrétiser les objectifs du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) et renforcer davantage la coopération bilatérale dans tous les domaines». Mais, dit-il, «la Chine ne peut pas continuer à vouloir construire des relations solides et fructueuses avec le Mali et créer des situations frustrantes voire révoltantes pour les populations maliennes… En dehors de cette histoire de visa, des ressortissants de la Chine sont de plus en plus impliqués dans l’exploitation frauduleuse des richesses du pays comme l’or et le bois. Et cela commence à irriter les populations de ces zones».

«Ce n’est pas seulement l’or que les Chinois recherchent à Kéniéba, ils coupent les arbres et les expédient en Chine… Un orpailleur n’a pas d’état d’âme, quand il veut votre champ, il l’aura et les Chinois en abusent», a dénoncé Karamoko Doumbia, président de l’Union des comptoirs et raffinerie d’or du Mali (UCROM), dans une déclaration à la presse en début d’année. «Dans certaines zones du Mandé et de Kéniéba, les Chinois se comportent pire que les colons. Conscients de l’attraction de l’argent sur certaines autorités administratives et communales ainsi que sur certaines notabilités, ils exploitent non seulement les richesses de façon illégale, mais se rendent aussi coupables de nombreuses exactions sur ceux qui leur tiennent tête», dénonce un élu local.

«Si au niveau étatique, les relations sino-maliennes sont au beau fixe, force est de reconnaître que l’image de la Chine  aux yeux des Maliens est de plus en plus écornée. Et à la longue, cela va beaucoup peser négativement sur les relations institutionnelles. Il est donc temps non seulement de trouver une solution idoine à ce problème de visa refusé aux opérateurs économiques, mais aussi de veiller à ce que les Chinois qui viennent au Mali s’inscrivent dans la stricte légalité dans toutes leurs activités et respectent les populations», conseille l’analyste économique.

Autrement, comme l’a souhaité Mahmoud Mohamed Arby, pour le développement des relations économiques et commerciales sino-maliennes, «il est important que les Maliens puissent se rendre et commercer avec leurs partenaires chinois». C’est à cela que le gouvernement malien, l’ambassade de Chine au Mali et le Club des amis de la Chine au Mali doivent travailler à travers une profonde réflexion pour remettre les populations au centre de l’avenir des relations sino-maliennes. Et cela d’autant plus qu’il est clair qu’on ne peut pas rêver de bâtir une nouvelle ère partenariale en nourrissant la grogne des acteurs économiques du pays, en exploitant ses richesses sans aucun égard pour les lois nationales et sans aucune considération pour les populations riveraines des ressources convoitées !

Naby

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