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Espace numérique au Mali : Les enfants sont des proies faciles

Les infractions se multiplient, mais les plaintes à la justice sont très rares. L’état fait de son mieux pour les protéger en mettant en place un arsenal juridique robuste; Harcèlement, intimidation, pédo-criminalité, chantage sont entre autres pratiques nocives du numérique qui portent atteinte aux droits des mômes

Boubacar (nom d’emprunt) est un jeune adolescent qui a été victime d’intimidation en ligne. Depuis cette mésaventure, sa confiance en a profondément pris le coup. Il y a seulement trois mois, cet adolescent, élève en classe d’examen, était sorti avec des amis. Il ne se doutait pas qu’un tel événement bouleverserait sa vie. Comme tout jeune de son âge, Boubacar voulait simplement profiter de son adolescence. Mais ce jour-là, il a été filmé nu à son insu, alors qu’il se lavait. La vidéo a ensuite été diffusée dans des groupes et discussions WhatsApp de son lycée. Depuis, il se dit «brisé». «Je ne me suis jamais senti aussi humilié. J’ai une seule envie maintenant : mourir pour que l’on oublie ce qui s’est passé», confie-t-il en larmes. Le jeune garçon se dit dépassé par la rapidité avec laquelle la vidéo a circulé.

Du proviseur aux élèves, et même dans son quartier résidentiel, presque tout le monde a vu les images. «Je ne suis plus à l’aise avec les autres. Quand je marche dehors, j’ai l’impression que tout le monde me regarde», ajoute-t-il. Boubacar n’a pas subi que des conséquences morales. Sa scolarité a aussi été affectée. «Je n’arrive plus à me concentrer. Je parle peu, je suis toujours seul. Je ne veux même plus retourner à l’école, parce que je revis l’événement à chaque fois que j’y vais, et c’est très difficile à vivre», poursuit-il, la voix tremblante.

Boubacar n’est qu’une victime parmi tant d’autres. Son histoire illustre la face cachée et sombre des écrans pour les enfants. Ils sont de plus en plus exposés aux violences dans l’espace numérique; notamment le cyberharcèlement, l’intimidation, les discours de haine, la diffusion de contenus intimes ou encore la pédo-cybercriminalité.  À un moment où ils ont du mal à appréhender correctement les risques liés au numérique, les enfants peuvent être victimes de personnes malintentionnées. Cette autre  élève  ayant aussi requis l’anonymat a été victime de son ancien compagnon qui la menaçait de diffuser des photos intimes qu’elle lui avait envoyées. Selon elle, ce dernier avait fait des images intimes lors de leurs rencontres et aurait menacé de les diffuser sur des pages TikTok spécialisées dans le but de la chanter. L’adolescente confie qu’elle vivait chaque jour, avec la peur de se retrouver sur les réseaux. Heureusement, elle finira par trouver une solution à son problème. Elle a contre-attaqué en le menaçant de déposer une plainte contre lui.

CINQ CAS D’INFRACTIONS NUMÉRIQUES PAR MOIS- La problématique du renforcement de la protection numérique des enfants se pose de plus en plus avec acuité au Mali de l’avis de plusieurs acteurs du domaine.  Mme Traoré Djénéba Diakité, Directrice nationale de la protection judiciaire des enfants alerte sur l’exposition croissante des enfants aux infractions numériques, que ce soit en tant que victimes ou auteurs. « Il est important de mener des études pour mieux comprendre l’ampleur du phénomène et mettre en place des actions adaptées », précise la responsable dont la structure protège les enfants, entre autres, sur les aspects numériques.

Bien qu’il est encore difficile de trouver des données précises sur la problématique, Cheick Moussa Diakité, procureur du Tribunal pour enfants, confirme qu’avec le numérique, les enfants sont les plus impliqués dans diverses sortes de problèmes, plus singulièrement la cybercriminalité. Il précise recevoir au minimum cinq cas d’infractions liées au numérique dont les enfants sont victimes dans le mois. «Les enfants sont plus impliqués que les adultes. Mais la plupart du temps, ils sont plus victimes qu’auteurs de ces infractions», explique le procureur. Ils sont victimes le plus souvent de la publication de photos de nudité et de harcèlement sur les réseaux sociaux.  «Ils sont surtout victimes de leur naïveté et du fait qu’ils sont des mômes», explique le procureur, précisant qu’il arrive aussi qu’ils soient victimes de leurs semblables. En la matière, deux nouveaux textes sont entrés en vigueur, notamment le code de procédure pénale et le code pénal, il y a plus d’une année. Dans le code de procédure pénale, il y a tout un titre qui est dédié au traitement des cas de cybercriminalité. Bien qu’il n’y ait pas de spécificité dans cette loi pour les enfants, des discussions sont en cours pour gérer leur cas.  Selon lui, le cadre juridique actuel du pays n’est pas adapté aux réalités des réseaux sociaux. « Il faut des réformes pour protéger les enfants, parce que ces plateformes ne sont pas appropriées», plaide le procureur. En sa qualité de procureur des enfants, il propose de prendre des mesures de restriction par rapport à l’accès aux réseaux sociaux des enfants. «Les enfants s’inspirent beaucoup des réseaux pour commettre certaines infractions. Ils vont du virtuel au réel. Ils sont influencés négativement,  c’est pourquoi, ils ne peuvent pas faire la différence entre la réalité et l’ivraie», enchaîne-t-il. Le procureur précise que les enfants auteurs des infractions numériques sont très souvent des déscolarisés, dont les parents sont divorcés ou séparés. À ce niveau, il lui arrive que des dossiers d’enfants de 11 à 12 ans lui soient transmis, « mais la loi dit qu’on peut poursuivre à partir de 13 ans», assure-t-il.

AUCUNE PLAINTE ENRÉGISTRÉE- Pour mieux renforcer la protection numérique des enfants, il faut alerter sur les risques liés à la publication de leurs données personnelles. C’est du moins ce que préconise l’Autorité de protection des données à caractère personnel (APDP). Il s’agit des données sensibles, fortement protégées, et les données ordinaires, également encadrées mais avec un niveau de protection moindre.  Selon Abdou Salam Ag Mohamed, chef de la division des affaires juridiques à l’APDP, le manque de sensibilisation des parents constitue un facteur aggravant. «Une fois qu’une information est publiée sur les réseaux sociaux, on perd le contrôle de son utilisation», souligne-t-il. Les risques sont nombreux : utilisation abusive, exploitation sur des sites pornographiques ou pédophiles, ou encore atteinte à la réputation future des enfants. «Ces images peuvent porter atteinte à leur honneur et à leur dignité », avertit-il.

L’absence de législation sur la majorité numérique renforce cette vulnérabilité au Mali. Toute publication concernant un enfant devrait, en principe, se faire avec le consentement des parents. En cas de violation, l’APDP peut être saisie. Elle est habilitée à mener des enquêtes et à prononcer des sanctions. Ces sanctions sont principalement administratives et financières, allant de 5 à 20 millions de Fcfa. Dans les cas les plus graves, des poursuites judiciaires peuvent être engagées, avec des peines pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement. Malgré ces dispositifs, Abdou Salam Ag Mohamed déplore une situation préoccupante : «Depuis la création de l’APDP, aucune plainte liée aux données personnelles d’enfants n’a été enregistrée». Une réalité qui traduit plus un manque de dénonciations qu’une absence de violations. Dans une logique de prévention, l’APDP a signé en 2019 une convention avec le ministère de l’Éducation pour introduire l’éducation au numérique dans les programmes scolaires. Cette initiative vise à sensibiliser élèves et parents aux bonnes pratiques.

Le droit d’accès à Internet est un droit fondamental reconnu dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 à laquelle le Mali est partie prenante. Kassim Konaté, auditeur de justice rappelle que les instruments juridiques du Mali reconnaissent l’accès à internet pour les enfants comme un droit fondamental. Toutefois, ces mêmes textes prévoient des restrictions, notamment pour le respect de la réputation d’autrui, la sauvegarde de la sécurité nationale, de l’ordre public, de la santé ou de la moralité publique. L’État peut ainsi limiter l’accès de l’enfant à certains contenus ou avantages liés au numérique, afin de préserver son avenir, sa réputation et les bonnes mœurs.

Il souligne qu’à l’ère du numérique, les enfants sont fortement exposés. Bien que les réseaux sociaux comme Facebook, WhatsApp, Instagram ou X (Ex-Twitter) fixent des âges minimums d’accès, ces règles sont largement contournées. «En principe, il faut avoir un certain âge pour accéder à ces plateformes. Mais dans la pratique, beaucoup contournent ces règles en déclarant de faux âges. Cela fait que de nombreux enfants se retrouvent très actifs sur les réseaux sociaux, ce qui les expose à d’énormes risques», précise-t-il.

Bien que les réseaux sociaux fixent des âges minimums d’accès, ces règles sont largement contournées

Le juriste interpelle sur le fait qu’au-delà du cyberharcèlement, les enfants peuvent être victimes de diffamation, d’injure, d’usurpation d’identité numérique, de chantage ou de menaces. Malgré cela, Kassim Konaté souligne que le Mali ne dispose pas encore d’une législation fixant un âge minimum d’accès à internet, ce qui constitue une faille importante. Il évoque également la question de la vie privée des enfants à l’ère du numérique, qui reste sujette à débats. D’un point de vue juridique, l’enfant dispose d’un droit à la vie privée, reconnu par les textes internationaux. Cependant, le Code des personnes et de la famille confère aux parents la responsabilité de l’éducation, de la surveillance et de l’entretien de l’enfant jusqu’à sa majorité.

RESTRICTION DES OUTILS NUMÉRIQUES- En dehors du cadre juridique, des mesures concrètes existent dans d’autres domaines pour protéger les enfants dans l’espace numérique. Mady Diakité, développeur web et expert en intelligence artificielle, estime que plusieurs mesures simples peuvent être mises en place. Il évoque des mesures techniques telles que le fait de paramétrer le contrôle parental, de limiter le temps d’écran, d’activer les filtres de contenu, de restreindre les accès à ses comptes privés, de désactiver la géolocalisation, de vérifier les applications installées, etc. Aussi, poursuit le technicien, des outils comme Google Family Link, YouTube Kids ou TikTok Family Pairing permettent également de mieux encadrer l’usage du numérique.

Les conséquences néfastes de l’utilisation des outils numériques pour les enfants peuvent être considérables. Le psychologue clinicien, Bourama Sangaré, indique que l’exposition répétée à des images violentes ou sexuelles influence leur comportement. «Les enfants ont tendance à reproduire ce qu’ils voient», explique-t-il. Parmi les signes observés, on peut relever les cauchemars, les troubles du sommeil, la baisse de la performance scolaire et l’addiction aux écrans. Il insiste sur la nécessité de sensibiliser les parents. «Si les parents ne sont pas informés, les conséquences peuvent être graves», alerte-t-il.

Certains parents restent indécis entre les avantages réels des plateformes comme les réseaux sociaux et leur impact sur les enfants. Mme Aminata Konaté confie avoir été alertée par des cas venus d’ailleurs, ayant suscité de vives inquiétudes quant à l’impact des technologies sur les adolescents en détresse. Elle juge nécessaire de poser la question de la restriction des outils numériques face à la vulnérabilité des jeunes.

Comme elle, Mariam Sidibé insiste sur la nécessité de surveiller les enfants et de les sensibiliser sur les dangers d’internet. Elle recommande notamment d’expliquer les risques, de contrôler les appareils, de superviser la création de comptes et de respecter les limites d’âge. En attendant une meilleure réponse coordonnée entre différents acteurs, les enfants victimes de ces pratiques néfastes essayent de reprendre le cours de leur vie. Comme Boubacar, ils sont nombreux les enfants qui s’efforcent à se concentrer sur leurs études et ou sur le cours de leur vie après avoir traversé des épreuves traumatisantes.

DEMBÉLÉ Siguéta Salimata

L’ESSOR

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