Djelika Traoré, Coordinatrice de la plateforme EL’PROTECT : « Les tabous conduisent de nombreuses filles à vivre leurs premières règles dans la peur »
Djelika Traoré est facilitatrice en hygiène menstruelle et Coordinatrice de la plateforme EL’PROTECT. À l’occasion de la Journée internationale de l’hygiène menstruelle, elle revient sur les défis auxquels font face les adolescentes et les femmes au Mali. Entre lutte contre les tabous, accès aux produits menstruels et plaidoyer pour des politiques publiques plus inclusives, elle appelle à un engagement collectif pour garantir à chaque fille le droit de vivre ses menstruations dans la dignité. Elle mène un combat noble afin de briser les tabous pour garantir la dignité menstruelle.
Pouvez-vous vous présenter, s’il vous plaît ?
Je suis Djelika TRAORÉ, facilitatrice en hygiène menstruelle et coordinatrice de la plateforme EL’PROTECT, une organisation de jeunes engagée pour le bien-être des adolescents et des jeunes à travers la santé, l’éducation et le numérique.
Parlez-nous de votre plateforme et de votre engagement dans le domaine de l’hygiène menstruelle.
EL’PROTECT est aujourd’hui une plateforme qui réunit des dizaines d’adolescentes, de jeunes femmes et hommes engagés autour d’une même mission : renforcer les compétences des adolescents et des jeunes tout en veillant à leur bien-être.
Nos principaux domaines d’intervention sont la santé, l’éducation et le numérique. Dès sa création il y a deux ans, EL’PROTECT s’est construite autour d’un profond engagement citoyen et d’un volontariat assumé. Notre ambition était de briser les tabous autour des menstruations et de faciliter l’accès à une information fiable et inclusive pour les adolescentes, les jeunes filles et les femmes.
Aujourd’hui, nous développons plusieurs stratégies afin de mieux intégrer les questions liées à la santé menstruelle dans les espaces éducatifs, communautaires, numériques et familiaux, tout en faisant du plaidoyer pour que cette thématique soit davantage prise en compte dans les politiques publiques.
Selon vous, pourquoi est-il important de célébrer la Journée internationale de l’hygiène menstruelle ?
Cette journée est essentielle, car elle permet de célébrer les progrès réalisés tout en rappelant le chemin qu’il reste à parcourir.
Elle met en lumière les nombreuses initiatives portées par des acteurs engagés, mais surtout les réalités que vivent encore des millions de filles et de femmes qui rencontrent des difficultés à gérer leurs menstruations dans la dignité.
Célébrer cette journée, c’est réaffirmer que les menstruations sont une question de santé publique, de droits humains, d’égalité des chances et de dignité, et non un sujet de honte ou de tabou.
Dans quelle mesure les tabous et les préjugés autour des menstruations influencent-ils la vie des adolescentes et des jeunes femmes ?
Les conséquences sont multiples. Les tabous conduisent de nombreuses filles à vivre leurs premières règles dans la peur, la honte ou la confusion. Certaines s’isolent, manquent les cours ou limitent leurs activités sociales simplement parce qu’elles ne disposent ni des informations ni des produits nécessaires.
Ces préjugés affectent également leur confiance en elles, leur santé mentale et parfois leur santé physique lorsque les pratiques d’hygiène ne sont pas adaptées.
C’est pourquoi il est indispensable de normaliser les discussions autour des menstruations dès le plus jeune âge.
Quel rôle joue l’éducation menstruelle dans l’amélioration de la santé et du bien-être des filles ?
L’éducation menstruelle est un véritable levier d’autonomisation. Lorsqu’une jeune fille comprend les changements de son corps et reçoit des informations fiables, elle est plus confiante, adopte de bonnes pratiques d’hygiène et prévient de nombreux risques pour sa santé.
Une bonne éducation menstruelle, que ce soit à la maison, à l’école ou dans les espaces communautaires, permet aux filles de vivre cette étape naturelle de leur vie avec sérénité, dignité et confiance.
Quelles actions concrètes menez-vous sur le terrain pour améliorer la gestion de l’hygiène menstruelle ?
Nous intervenons à plusieurs niveaux. Nous organisons régulièrement des causeries éducatives dans plusieurs localités, souvent grâce au volontariat de nos membres, afin de sensibiliser les adolescents, les parents et les communautés.
Nous confectionnons et distribuons également des serviettes hygiéniques dans les zones où les besoins sont les plus importants, afin que les filles puissent poursuivre leurs études et leurs activités sans interruption pendant leurs règles.
Nous promouvons aussi l’hygiène intime, car il ne peut y avoir de bonne hygiène menstruelle sans une bonne hygiène intime.
Enfin, nous menons des campagnes de plaidoyer, aussi bien sur le terrain que sur les plateformes numériques, afin d’influencer les politiques publiques, mobiliser les communautés et sensibiliser un public toujours plus large.
Comment les familles, les écoles et les communautés peuvent-elles contribuer à une meilleure gestion de l’hygiène menstruelle ?
Chaque acteur a un rôle essentiel. Les familles doivent instaurer un dialogue ouvert avec leurs enfants bien avant les premières règles. Préparer une fille à vivre ses menstruations est beaucoup plus bénéfique que d’attendre leur apparition.
Les écoles peuvent intégrer davantage l’éducation menstruelle à travers des séances régulières d’information destinées aussi bien aux filles qu’aux garçons. Les garçons doivent être sensibilisés afin qu’ils deviennent des alliés plutôt que des vecteurs de stigmatisation.
Quant aux communautés, elles doivent déconstruire les mythes et encourager des échanges intergénérationnels pour faire évoluer les mentalités.
Quels sont les principaux défis que vous rencontrez dans la mise en œuvre de vos activités ?
Notre principal défi reste le manque de ressources financières, matérielles et techniques, qui limite notre capacité à intervenir dans toutes les communautés qui en ont besoin.
Nous faisons également face au contexte sécuritaire du pays, qui rend difficile l’accès à certaines localités, notamment les plus vulnérables. Malgré ces défis, notre engagement demeure intact.
L’accès aux produits d’hygiène menstruelle demeure-t-il une difficulté pour certaines femmes et filles ? Si oui, quelles solutions préconisez-vous ?
Oui, cette difficulté est encore une réalité, aussi bien à Bamako que dans plusieurs régions du Mali.
Pour y répondre, nous organisons régulièrement des campagnes de collecte de dons afin d’acquérir des serviettes hygiéniques que nous redistribuons aux filles les plus vulnérables.
Cependant, cette réponse reste ponctuelle. À long terme, il est nécessaire de rendre les produits menstruels plus accessibles financièrement, d’encourager leur production locale et de renforcer les mécanismes de solidarité ainsi que les politiques publiques dans ce domaine.
Comment votre plateforme travaille-t-elle avec les jeunes filles et les femmes pour changer les perceptions et briser les tabous ?
Nous les plaçons au cœur de nos actions. Nous les sensibilisons d’abord afin de changer leur perception des menstruations, puis nous les formons à l’animation communautaire, au plaidoyer, à l’éducation menstruelle et à la création de contenus numériques à fort impact.
Nous favorisons également leur participation aux prises de décision. À EL’PROTECT, les adolescentes et les jeunes filles sont représentées dans nos instances de gouvernance afin que leurs préoccupations soient réellement prises en compte.
Quel rôle jouent les partenaires dans vos actions ?
Les partenaires techniques et financiers sont des acteurs indispensables. Grâce à leur accompagnement, nous pouvons renforcer nos capacités, élargir notre champ d’action et toucher davantage de bénéficiaires.
Leur soutien nous permet de poursuivre nos activités de sensibilisation, de distribution de kits menstruels, de plaidoyer et de formation au profit des communautés.
Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs, aux partenaires et à la jeunesse à l’occasion de cette Journée internationale de l’hygiène menstruelle ?
Mon message est simple : faisons de la santé menstruelle une priorité nationale. Aux décideurs, j’invite à investir davantage dans l’éducation menstruelle, à améliorer l’accès aux produits d’hygiène menstruelle et à intégrer pleinement cette question dans les politiques publiques.
Aux partenaires, je demande de continuer à soutenir les initiatives portées par les organisations locales, qui sont au plus près des réalités des communautés.
Enfin, à la jeunesse, je voudrais dire que le changement commence par chacun de nous. Parlons des menstruations sans honte, déconstruisons les préjugés et devenons des ambassadeurs de la dignité menstruelle. Les règles sont un phénomène naturel, et aucune fille ne devrait être privée de ses droits ou de ses opportunités à cause de ses menstruations.
Propos recueillis par Kada Tandina
Mali24.info
En savoir plus sur Mali 24
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
